Yathay Pin ♦ Tu vivras, mon fils

VOICI LE RÉCIT sidérant d’un cambodgien rescapé de l’enfer khmer rouge. Entre avril 1975 et janvier 1979, cette petite faction de révoltés dirigés par des « intellectuels » ayant souvent étudié en France, met en œuvre un génocide contre la population du Cambodge. L’auteur raconte d’une manière à la fois détaillée et contenue le meurtre organisé de 1, 7 à 2 millions de cambodgiens, sur une population d’environ 7, 5 millions d’habitants. Le pays devient un vaste camp de concentration

Après avoir publié en 1979 « L’utopie meurtrière »(éd. Robert Laffont), Pin Yathay présente dans ce deuxième livre son témoignage, avec la collaboration de John Man.

A la fin de la guerre civile, en avril 1975, le Cambodge de mon enfance, au lieu de retrouver la paix attendue, devint un enfer. La roue de la révolution khmère rouge, voyant des ennemis partout, chercha à écraser le pays, ses habitants, sa culture – individus, familles, société, savoir, croyances, et tous les sentiments, même l’amour. A bien des égards, elle y parvint. Le Cambodge constitua un terrain d’expérimentation de l’idéologie totalitaire à l’échelle d’une nation. Haine et peur régnaient. Villes, biens matériels, argent, marchés, éducation et art étaient condamnés. Des millions de gens subirent la déportation, les travaux forcés, la faim et la mort. Le pays devint un vaste camp de concentration.

En vingt sept mois, j’ai perdu ceux que j’aimais – dix-sept membres de ma famille et d’innombrables amis – et tout ce qui m’était cher. Il ne me reste que des souvenirs.

Mon désir est que, par ce livre, ces souvenirs demeurent vivaces. Je veux que le monde entier sache comment mes enfants, ma femme, mes parents, mes frères, mes neveux et mes cousins furent tués. Mais je souhaite aussi que mes souffrances et celles de ma famille rappellent ce qui est arrivé à des millions de personnes. Je veux que chacun constate comment des idéaux séduisants de justice et d’égalité engendrent, lorsqu’ils sont pervertis par des fanatiques, l’oppression la plus cruelle et la misère générale.

 

Les Khmers vident Phnom Penh :

Le récit se situe au niveau d’une famille, dont les membres meurent, un à un, durant la mise au pas de la population.

Quelques jours après le départ des Américains, le propos débute le 17 avril 1975, par la prise de la capitale. Vêtus de noir, portant des casquettes noires et arborant un foulard à damier, les jeunes Khmers rouges restent de marbre devant l’accueil de la foule. Bientôt les vainqueurs donnent l’ordre d’évacuer la capitale… soit disant pour trois jours. Cependant, passé ce délai, l’exode se poursuit.

L’auteur raconte : « Nous prenions conscience de ce que signifiait réellement l’évacuation d’une ville. Les gens étaient repliés sur eux-mêmes, exténués, accablés, ne pensant plus qu’à avancer. Plus nous nous éloignions de la capitale, plus l’épuisement s’emparait des malades, des blessés, des estropiés et des vieillards. Ils restaient assis, fixant ceux qui passaient d’un regard vide, semblant résignés à leur sort. Nous apercevions de plus en plus de corps abandonnés sur le bas-côté de la route et ce spectacle finit par ne plus nous émouvoir. Bien à l’abri dans nos voitures, nous parlions à peine aux autres familles. Cependant, je fus choqué quand, à deux reprises, nous vîmes des femmes pendues à un arbre. Des suicides ».

 

Pourquoi cet exode ?

Un Khmer rouge dit : « Nous savons qu’il est dangereux de les (villes) laisser intactes, habitées. Elles sont des centres d’opposition qui abritent des groupuscules. Il est difficile d’y localiser les noyaux de la contre-révolution. Si nous ne modifions pas la vie urbaine, une organisation ennemie peut s’y établir et conspirer contre nous. Il est tout à fait impossible de contrôler une ville. Nous les avons évacuées pour détruire toute résistance, pour détruire les berceaux du capitalisme réactionnaire et mercantile. »

L’Angkar, nom de l’organisation des Khmers rouges, décide donc que l’argent n’a plus de valeur et abolit la propriété individuelle. Cependant, l’organisation réquisitionne de force ce dont elle a besoin : moto, voiture, casquette, montre… Les déportés apprennent bientôt qu’ils constituent le « peuple nouveau », une catégorie inférieure et méprisée qui doit obéir en tout au « peuple ancien » déjà formé par les Khmers rouges. Les soldats confisquent les imprimés parce qu’ils contiennent « la pensée impérialiste » puis procèdent à une sorte de recensement pour mieux assurer leur contrôle sur les Cambodgiens.

« L’autorité de l’Angkar veille sur vous… »

Des séances d’endoctrinement idéologique assènent deux à trois fois par semaine cette litanie : »Vous êtes des hommes libres. Les impérialistes sont des lâches. Ces couards se sont enfuis. Ceux qui n’ont pas fui le pays ont été exterminés. Les impérialistes vous ont abandonnés, mais l’Angkar est clémente. Malgré votre collaboration avec l’ancien régime, l’Angkar vous pardonne. Maintenant dénués de tout, vous vous êtes tournés vers l’Angkar. L’Angkar est généreuse. Elle promet de vous nourrir, de vous loger, si vous abandonnez vos anciennes coutumes, vos vêtements occidentaux. Vous devez éliminer toute trace d’impérialisme, de féodalité, de colonialisme. Les garçons ont les cheveux aussi longs que les filles.

Voilà encore une influence impérialiste. Vous devez renoncer à tout cela et penser au travail politique à entreprendre dans les jours à venir. Si vous avez quelque chose à dire à l’Angkar, dites-le. Vous ne devez rien cacher à l’Angkar. L’Angkar ne dit rien, ne parle pas, mais elle a des yeux et des oreilles partout. L’autorité de l’Angkar veille sur vous… »

 

L’absurde érigé en système.

 Obligés de travailler aux champs, les déportés défrichent, creusent des canaux, irriguent, labourent et plantent, en un « purgatoire constant et immuable » Les travaux ayant avant tout un objectif politique confinent souvent à l’absurdité, par exemple en ce qui concerne le tracé des canaux. « Les Khmers rouges semblaient penser que la ferveur révolutionnaire pouvaient remplacer les lois de la physique. Pour chaque tronçon, des milliers d’hommes et de femmes creusaient, obéissant aux ordres de leurs dirigeants locaux, mais personne ne vérifiait que les canaux que nous tracions étaient en pente descendante. »

Les réserves venant à manquer, il faut bientôt développer un système de troc pour se procurer de quoi manger, alors que les plus faibles commencent à souffrir de la faim, victimes d’un mépris méthodique, institutionnalisé, voire systémique.

 

Quand la fin justifie les moyens :

Arrivés dans un coin perdu de la jungle, l’auteur et ses proches doivent installer un camp de fortune et créer leur rizière. Victime de la faim, l’un des enfants de Pin Yathay, Staud, meurt. Chaque jour, la mort emporte quatre à dix personnes, par malnutrition, épuisement ou empoisonnement à cause de l’ingestion accidentelle de champignons vénéneux. « L’espoir mourut, enterré avec les cadavres. Le deuil finit par faire partie de notre servitude ».

Pendant ce temps, les Khmers s’enrichissent par le marché noir et exécutent sans la moindre forme de procès d’une balle dans le dos ceux qui n’obéissent pas en tout. Parce que « la fin justifiait les moyens. Les idéaux légitimaient tous les crimes. Le pouvoir absolu avait engendré la corruption absolue ».

Vous lirez, enfin, le récit époustouflant de l’évasion de Pin Yathay vers la Thaïlande, au prix de « l’abandon » de son dernier fils – Nawath – et de la perte de son épouse, Any.

 

Quelle justice ?

Au début du XXI e siècle, plus de vingt ans après leurs crimes, la plupart des chefs khmers rouges vivent en toute liberté au Cambodge, sans avoir jamais été jugés pour les crimes qu’ils ont commis. L’auteur s’interroge : »Quand donc les Nations unies et le gouvernement cambodgien formeront-ils un tribunal spécial international, comme le préconisent les experts judiciaires de l’ONU ? »

La réconciliation nationale en sortirait renforcée et la paix plus durable.

Le génocide des Cambodgiens s’ajoute donc à celui des Polonais sur la longue liste des crimes du communisme échappant encore à la condamnation d’un tribunal international. Les crimes du nazisme ont été – avec juste raison – jugés à Nuremberg. Pourquoi le communisme – avec près de 100 millions de victimes au XXème siècle de par le monde échapperait-il à une telle procédure .

 

L’auteur : Yathay Pin                                                                             

Loung Ung « D’abord, ils ont tué mon père » – Pin Yathai « Tu vivras mon fils » :  Les titres de ces livres, récits autobiographiques, donnent la tonalité émotionnelle de leurs contenus. Ces témoignages nous plongent dans l’enfer de la période « khmers rouges », de la prise du pouvoir le 17 avril 1975 concrétisée par l’entrée dans Phnom Penh, à la survie miraculeuse de Pin Yathay (P.Y.) et de Loung Ung (L.U.) qui arriveront à gagner les camps de réfugiés à la frontière thaïlandaise.

Au travers de ces livres, vous vivrez l’évacuation de Phnom Penh avec le regard de Loung Ung. âgée alors de 5 ans ou de Pin Yathay, ingénieur de 31 ans, l’exode, les transferts de villages vers les camps de travail, de villages d’enfants vers les camps militaires. Vous comprendrez la faim, la mort, la haine, l’impossible révolte, l’organisation Kmers rouges (Angkar … )

Au-delà du vécu particulier et du regard de leurs auteurs, ces témoignages se croisent et s’amplifient. Tous deux débutent par la prise du pouvoir et l’exode immédiat qui s’en suivie. L’évacuation des villes sous le prétexte mensonger de bombardements américains est l’acte fondateur du régime khmer rouge, c’est-à-dire la destruction de toute forme de civilisation, khmère comprise. Les populations urbaines formeront le peuple nouveau, les paysans seront eux le peuple ancien sur lequel s’appuiera le régime paranoïaque et sanguinaire de Pol Pot.

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