Tuil Karine ♦ Six mois, six jours

En 2008, un fait divers a défrayé la chronique. Un gigolo a escroqué 9,5 millions d’euros à quatre riches Allemandes, dont 7 millions à la femme la plus riche d’Allemagne, Suzanne Klatten, l’héritière de l’empire Varta et BMW. Depuis, l’homme, impliqué aussi dans une affaire de secte, a été condamné à six ans de prison. Au moment de son arrestation, le maître-chanteur a expliqué qu’il avait voulu venger ses proches d’origine juive car la famille Klatten était solidaire du régime nazi.

A partir de ces évènements, la romancière Karine Tuil publie « Six mois, six jours ». Une fiction sur la vengeance et sur la responsabilité.

En Allemagne de nos jours. Juliana Kant, première fortune allemande, femme froide, retenue, secrète, mariée, a une aventure amoureuse avec un homme qui a tout du prédateur sexuel, Herb Braun. Au bout de quelques mois, d’un hôtel l’autre, d’un rendez-vous clandestin l’autre, l’homme menace de révéler à la presse leur liaison : tous leurs ébats ont été filmés. La milliardaire dénonce le gigolo. On l’emprisonne, la morale est presque sauve, l’argent bien gardé. Une affaire de mœurs ? Une coucherie prosaïque qui tourne au chantage sordide ?

La famille Kant, une riche famille allemande, et un homme Karl Fritz qui était à leur service pendant des années à étouffer les moindres scandales, à corriger chaque problème. Toute sa vie, il l’a passée au service des Kant, une riche famille d’industriels allemands. Mais voilà, après un demi-siècle de loyaux services, à 78 ans, il est mis à la porte comme un malpropre. Furieux, il décide de tout révéler dans un livre: complots, affaires de mœurs, tromperies…

Ce nom fait vendre. Il est le narrateur d’une vie, celle de Juliana Kant mariée à un ingénieur et dont la liaison extraconjugale bouleversera complètement son existence. Une existence construite sur l’oubli de ses désirs et sur la parfaite maitrise de soi, mais sa rencontre avec Herb Braun, photographe de guerre, va faire voler en éclats sa si paisible vie.

 Juliana fut prise d’un vertige à l’idée qu’un journaliste les photographiât ; bien que sa famille fût d’une discrétion obsessionnelle, elle savait que leurs moindres faits et gestes étaient épiés, analysés, jusque dans les pages des magazines.

  Il l’a séduite dès le premier regard, elle a relâché sa garde et s’est dévoilée. Malgré la menace de divorce de son mari, elle ne peut s’empêcher de le voir c’est comme une drogue et les rendez-vous se succèdent. Tout était quasiment parfait sauf qu’un jour il lui révéla qu’il allait mourir, oh non pas mourir d’une grave maladie mais plutôt de quelque chose de plus subtil… Une rançon … On n’en saura pas plus.

  Alors on chavire vers un côté sombre de l’Histoire, la famille Kant mêlée au parti nazi. Le narrateur raconte l’évolution de cette famille depuis les années 20 jusqu’à nos jours, les travers d’un homme ne vivant que pour l’argent et d’une femme dévorée par l’ambition. L’occasion d’un grand retour sur l’histoire de la famille Kant, son enrichissement pendant la première guerre mondiale, son développement à l’aide du régime nazi dans les années 1930 (élimination des concurrents et revente à bas prix des entreprises à l’Empire Kant) et la transformation de ces usines en camps de travail inhumain. On s’étonne que cette affaire, pourtant plus importante que celle de l’adultère, soit bien moins traitée que l’autre. Le lien entre les deux est établi à la fin, sans certitude, mais assez « choc » : il transforme les bourreaux en victimes et les victimes en bourreaux.

L’histoire des Kant est riche en scandales. L’histoire des usines-camp de concentration est issue d’une situation particulière assez complexe qui relie les chefs du mouvement nazi à la famille d’industriels. Au cœur de ce réseau les reliant : Magda Friedländer. Elle s’est mariée à Günther Kant avant de commencer à s’ennuyer à la manière d’une « Bovary allemande ». Elle va alors se fasciner pour le parti national-socialiste et rencontrer Goebbels qui deviendra son amant. Elle va divorcer de Günther Kant pour se marier avec lui. Son fils, mais également son ex-mari (et ses deux fils issus d’un précédent mariage) vont la suivre dans le parti nazi qui travaillera de concorde avec la plus grande famille industrielle du pays, en lui offrant par exemple des usines appartenant à des juifs saisies puis plus tard  et en lui fournissant une main d’œuvre juive quasi-illimitée et sans coût. Karine Tuil n’oublie pas de nous repréciser à travers une lettre de Philip Kant, l’un des fils de Günther, à son demi-frère Harold, le fils de Günther et de Magda, la fin du couple Goebels : à la chute du régime nazi, suicidés après avoir tué leurs six enfants.

 Karine Tuil joue donc sur cette histoire terriblement immorale et dénonçant les industriels véreux pour fournir certes un énième roman historique, mais également un récit autre évoquant la tromperie, le dupe et le sexe et une interrogation sur le genre du roman historique sur la seconde guerre mondiale. Nous sommes dominés par ce récit brillamment mené.

Dernier livre de l’écrivain Karine Tuil, Six Mois, Six Jours est un de ces énièmes romans qui revisitent l’Histoire de la seconde guerre mondiale.

Mais Karine Tuil maîtrise avec ce livre l’art de le faire différemment. Elle joue sur cette histoire terriblement immorale en dénonçant les industriels véreux pour fournir certes un énième roman historique, mais également un récit autre évoquant la tromperie, le dupe et le sexe et une interrogation sur le genre du roman historique sur la seconde guerre mondiale.

Avec « Six mois, six jours », la romancière trempe sa plume dans ce qui doit apparaître comme l’une des plus beaux écrins de l’âme humaine : l’amour. Mais les sentiments développés dans le livre de Karine Tuil sont entachés par un passé qui revient comme un boomerang au visage et à la conscience de ces enfants qui n’étaient pas nés pendant la guerre.

Leur crime : être les enfants de parents en vue dans une Allemagne nazie. Des parents se sont salis les mains dans ce que l’homme a créé de plus abject en déniant toute humanité à une partie de la civilisation.      

Karine Tuil pose les bonnes questions dans ce livre qui est d’une force constante, tenace.

Peut-on, pour des raisons d’argent, de vengeance, d’opportunisme considérer son frère humain comme un sous-homme quitte à l’envoyer à la mort ou l’humilier ? Une question centrale demeure: suis-je aimé pour ce que je suis ou pour la valeur sociale ou politique que je représente ? Comment l’acte d’un seul homme peut-il engendrer autant de drames ? Doit-on s’excuser pour nos pères ?  Comment vit-on avec le crime en héritage ?

 

L’auteur :

  Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris.

 Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans.

 En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman « Pour le Pire » y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire.

 Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». « Pour le pire » qui relate la lente décomposition d’un couple, paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires. Mais c’est son second roman, « Interdit » (Plon 2001), récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif, qui connaît un succès critique et public. Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, « Interdit » obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Il est aussi sélectionné pour le prix Goncourt 2001. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans « Du sexe féminin » en 2002, une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.

  En 2003, Karine Tuil rejoint les Editions Grasset où elle publie « Tout sur mon frère » qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).

 En 2005, Karine Tuil renoue avec la veine tragi-comique en publiant « Quand j’étais drôle » qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes. « Quand j’étais drôle » est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.

 En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant « Douce France » un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).

Karine Tuil a aussi écrit une pièce de théâtre « Entre nous », le scénario de « Quand j’étais drôle » (en collaboration avec le réalisateur Manuel Boursinhac), des nouvelles pour Le Monde2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde2, Livre Hebdo. Elle écrit actuellement des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Echos (Nicolas de Tavernost, Patricia Barbizet, Marc Simoncini, Pierre Kosciusko-Morizet et Christine Lagarde).

Passionnée de cinéma, elle est membre du jury du festival « L’encre et l’écran » en avril 2004 et du festival du cinéma italien d’Annecy en septembre 2005.

En juin 2007, elle organise en collaboration avec Medbridge, (présidée par François Zimeray), l’Ambassade de France en Israël et Le Monde2, un voyage d’écrivains français en Israël et dans les territoires palestiniens (Manuel Carcassonne, Michèle Fitoussi, David Foenkinos, Elise Fontenaille, Véronique Olmi, François Reynaert, Florian Zeller) afin de mieux faire connaître les enjeux de cette région à travers la rencontre d’écrivains (David Grossman, A.B Yehoshua, Sami Michaël, Sayed Kashua, Etgar Keret, Zeruya Shalev…).

  Son septième roman, « la domination », pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.

  Ses livres sont traduits en allemand et en italien.

  Son roman « Six mois, six jours », est paru chez Grasset. Il a fait partie de la première et deuxième sélection du prix Goncourt 2010, de la première sélection du prix Interalié et du prix Goncourt des lycéens.

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