Ernaux Annie ♦ L’évènement

Ce récit relate l’épisode traumatisant d’un avortement vécu par la narratrice en 1963, à une époque où cette pratique absolument illégale était effectuée par des “faiseuses d’ange” dans des conditions assez terrifiantes. Revenir sur cet événement, ce désir de l’écrire permet de lui donner une nouvelle réalité et témoigne aussi d’une volonté de saisir l’essence de cette étape marquante de sa vie en la resituant dans un contexte, peut-être une manière de lui donner sens a posteriori.

Au mois d’octobre 1963, Annie Ernaux, 23 ans, fait ses études à Rouen et tombe enceinte. Ne souhaitant pas garder l’enfant, elle raconte donc en détail cette brève période de sa vie, dans L’événement publié en 2000 chez Gallimard, son parcours du combattant pour se faire avorter. Au début des années 60, pas de pilule ni de loi Veil, et la jeune femme de milieu modeste s’engage dans la recherche désespérée d’une « faiseuse d’anges ».

L’événement est un livre choc, à déconseiller aux personnes sensibles, car Annie Ernaux raconte sans détour la scène sanglante et douloureuse de son avortement. À cette époque les avortements sont illégaux, les pratiquants (médecins et infirmiers) et les femmes qui ont avorté sont punis de prison et d’amende. Annie Ernaux part donc à la recherche d’un médecin ou sage-femme qui accepterait de pratiquer cet acte illégal. Elle s’adresse à des amis et des connaissances dont la conduite à son égard change du tout au tout en apprenant sa volonté. Les hommes développent une fascination certaine pour cette jeune Femme qui souhaitent avorter, une fille « passée de la catégorie des filles dont on ne sait si elles acceptent de coucher à celle des filles qui, de façon indubitable, ont déjà couché ». Certains, notamment les médecins, cherchent à l’en dissuader. Mais, Annie Ernaux ne souhaite pas garder son enfant et est contrainte à avorter clandestinement.

 

Plus qu’un livre choc sur l’avortement, L’événement est aussi une réflexion d’Annie Ernaux sur son acte d’écriture. L’écrivain a ressenti le besoin d’accoucher de cet événement par écrit, comme elle a accouché d’un fœtus : « Il y a une semaine que j’ai commencé ce récit, sans aucune certitude de le poursuivre. Je voulais seulement vérifier mon désir d’écrire là-dessus. Un désir qui me traversait continuellement à chaque fois que j’étais en train d’écrire le livre auquel je travaille depuis deux ans. Je résistais sans pouvoir m’empêcher d’y penser. M’y abandonner me semblait effrayant. Mais je me disais aussi que je pourrais mourir sans avoir rien fait de cet événement. S’il y avait une faute, c’était celle-là. »

Enfin, L’événement nous amène aussi à une réflexion sur la condition des femmes à cette époque, mais aussi à la notre. En établissant un parallèle entre son rendez-vous chez le médecin qui lui confirme qu’elle est enceinte (1963) et son rendez-vous chez le médecin qui lui remet les résultats de son dépistage du sida (au moment où elle écrit), elle met l’accent sur le fait que les femmes, notamment celles qui ont une « sexualité libérée », sont passées de la peur d’être enceinte à la peur d’être contaminée.

L’événement est un récit autobiographique que j’ai beaucoup aimé et qui me donne envie de continuer ma découverte d’Annie Ernaux, après avoir lu cet été Les années.

L’occasion d’un banal examen dans un cabinet médical replonge la narratrice plus de trente ans en arrière, en janvier 1964, au moment de son avortement clandestin. Si le souvenir apparaît lointain, l’événement n’en est pas moins indélébile. A la fois égarée et démunie, pendant deux mois, la jeune femme d’alors a caché sa grossesse, à ses parents comme à ses amis proches, cherché désespérément une « faiseuse d’anges ». C’est à Paris, rue Cardinet, que la narratrice trouvera l’infirmière clandestine qui lui plongera dans le sexe la sonde nécessaire.

Et c’est à Rouen, dans sa chambre d’étudiante, banale et dérisoire, en compagnie de sa voisine, qu’elle sera « assise sur le lit, avec le fœtus entre les jambes », véritable « scène de sacrifice ».

 Pour la narratrice, il s’agit « d’entraîner l’interlocuteur dans la vision effarée du réel ».

 

 

L’auteur :

 

Annie Ernaux, née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne, est une écrivaine française, professeure de lettres de profession. Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, entretient des liens ténus avec la sociologie.

 Annie Ernaux passe son enfance et sa jeunesse à Yvetot, en Normandie.

 Née dans un milieu social modeste, de parents d’abord ouvriers, puis petits commerçants, Annie Ernaux fait ses études à l’université de Rouen. Elle devient successivement institutrice, professeure certifiée, puis agrégée de lettres modernes.

 Au début des années 1970, elle enseigne au collège d’Évire à Annecy, puis à Pontoise, avant d’intégrer le Centre national d’enseignement à distance.

 Elle fait son entrée en littérature en 1974 avec « Les Armoires vides », un roman autobiographique.

 En 1984, elle obtient le prix Renaudot pour un de ses ouvrages à caractère autobiographique « La Place ».

 Le livre « Les Années », vaste fresque qui court de l’après-guerre à nos jours, publiée en 2008, est récompensée par le prix Marguerite Duras 2008, le prix François Mauriac 2008, le prix de langue française 20083 et le prix des lecteurs du Télégramme 20094.

 En 2011, Annie Ernaux publie « L’Autre fille », une lettre adressée à sa sœur, décédée avant sa naissance, ainsi que « L’Atelier noir », qui rassemble différents carnets d’écriture constitués de notes, de plans et de réflexions liées à la rédaction de ses ouvrages. La même année, une anthologie intitulée « Écrire la vie » paraît dans la collection « Quarto ». Elle rassemble la plupart des écrits autobiographiques de l’auteure et propose un cahier d’une centaine de pages, composé de photos et d’extraits du journal intime inédit de l’auteure.

En outre, un prix littéraire dont elle est la « marraine » porte son nom : le Prix Annie Ernaux.

Très tôt dans sa carrière littéraire, Annie Ernaux délaisse la fiction pour se concentrer sur le matériau autobiographique que constitue son enfance dans le café-épicerie parental d’Yvetot. Mêlant expérience historique et expérience individuelle, ses ouvrages dissèquent l’ascension sociale de ses parents (La Place, La Honte), son mariage (La Femme gelée), sa sexualité et ses relations amoureuses (Passion simple, Se perdre), son environnement (Journal du dehors, Le Monde extérieur), son avortement (L’Événement), la maladie d’Alzheimer de sa mère (Je ne suis pas sortie de ma nuit), la mort de sa mère (Une femme) ou encore son cancer du sein (L’Usage de la photo, en collaboration avec Marc Marie).

 

Annie Ernaux revendique une écriture neutre, « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », et évoque un style « objectif, qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés », cherchant ainsi à « rester dans la ligne des faits historiques, du document ». 



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