Panh Rithy ♦ L’élimination

l'éliminationAxé sur l’un des dirigeants Khmers, Kaing Guek Eav, dit « Duch », le film est le fruit d’un long entretien de plusieurs jours que le cinéaste a obtenu avec cet ex-tortionnaire depuis son établissement pénitentiaire. Désireux de laisser s’exprimer l’ex-Khmer, lequel n’avait pas eu son mot à dire lors du premier film, Rithy Panh lui a ici donné carte blanche pour expliquer ses actes.

À treize ans, je perds toute ma famille en quelques semaines. Mon grand frère, parti seul à pied vers notre maison de Phnom Penh. Mon beau-frère médecin, exécuté au bord de la route. Mon père, qui décide de ne plus s’alimenter. Ma mère, qui s’allonge à l’hôpital de Mong, dans le lit où vient de mourir une de ses filles. Mes nièces et neveux. Tous emportés par la cruauté et la folie khmères rouges. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi je suis resté vivant, car je n’étais plus rien.»

Trente ans après la fin du régime de Pol Pot, qui fit 1,7 million de morts, l’enfant est devenu un cinéaste réputé. Il décide de questionner un des grands responsables de ce génocide : Duch, qui n’est ni un homme banal ni un démon, mais un organisateur éduqué, un bourreau qui parle, oublie, ment, explique, travaille à sa légende.
L’élimination est le récit de cette confrontation hors du commun.

Un grand livre sur notre histoire, sur la question du mal, dans la lignée de « Si c’est un homme » de Primo Levi, et de « La nuit » d’Elie Wiesel.

Il a écrit ce livre avec Christophe Bataille, qui est romancier. Des scènes hallucinatoires mais bien réelles se succèdent. Des cobras que l’on attaque au bâton pour se nourrir aux portes de la jungle. Un neveu de 5 ou 6 ans que l’on voit mourir sur la route, devant soi. L’atrocité d’un régime qui voulait régénérer son peuple en l’« éliminant », et qui s’est livré à des expérimentations dignes des nazis sur ses propres prisonniers. Un régime soutenu à l’époque par des intellectuels français toujours bien en cour, comme le rappelle l’auteur, qui vit à Paris. Cette histoire est aussi la nôtre et celle d’un aveuglement idéologique criminel.         

 

L’auteur :

  Rithy Panh (khmer ប៉ាន់ រិទ្ធី), né le 18 avril 1964 à Phnom Penh au Cambodge, est un cinéaste franco-cambodgien. Son père, fils de cultivateur était un ancien instituteur devenu inspecteur d’école primaire.

 Quatre ans après l’arrivée des Khmers rouges de Pol Pot au pouvoir, Rithy Panh décide de fuir son pays natal, refusant de faire partie des plus d’un million et demi de victimes du régime totalitaire. Il n’est alors âgé que de 15 ans. Rescapé des camps de travail des khmers rouges dans lesquels il perdit ses parents et une partie de sa famille, Rithy Panh rejoint en 1979 le camp de Mairut en Thaïlande puis arrive en France en 1980.

 Après une période où il essaye de rejeter tout ce qui pourrait lui rappeler le cauchemar dont il vient de sortir, jusqu’à la langue khmère, il décide de se consacrer à un travail de mémoire à travers le cinéma. Il abandonne alors ses études de menuiserie et entre à l’IDHEC dont Il sort diplômé en 1988.

 Son premier documentaire, « Site 2 », traite déjà du Cambodge, et plus particulièrement des camps de réfugiés en Thaïlande. Le succès de cette première œuvre lui ouvre les portes de certains commanditaires au rang desquels on retrouve la chaîne de télévision franco allemande Arte et le groupe français Canal+.

 Rithy Panh s’intéresse par la suite au cinéaste malien Souleymane Cissé en lui dédiant un numéro de la collection Cinéma de notre temps

 Après d’autres documentaires, eux aussi pour la plupart consacrés à son pays d’origine, il se fera connaître d’un public averti grâce « aux gens de la rizière », son premier long métrage de fiction. Ce sera aussi le premier film cambodgien jamais présenté au festival de Cannes et il concourra pour la palme d’or en 1994. Il se penche dans ce dernier sur la vie d’une famille pauvre cambodgienne.

 En 1995, il est nommé coresponsable de l’Atelier Varan au Cambodge en vue de former de jeunes cinéastes aux documentaires.

Suivront de nouvelles œuvres qui toutes ont pour toile de fond un Cambodge qui a du mal à panser ses plaies et où Rithy Panh démontre son talent à immortaliser des tranches de vies dans lesquelles les protagonistes donnent l’impression de se livrer tout en oubliant la caméra.

Une nouvelle étape dans la notoriété sera franchie avec la sortie, en 2002 de « S21, la machine de mort Khmère rouge » qui est présenté hors compétition au festival de Cannes et qui traite du devoir de mémoire à une époque où le processus de mise en place des chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens est enlisé dans des querelles picrocholines entre le gouvernement cambodgien et l’Organisation des Nations unies.

Suivront « Les Artistes du théâtre brûlé », un documentaire lui aussi présenté hors compétition à Cannes qui traite de la difficulté qu’ont les artistes pour trouver leur place dans la société cambodgienne d’aujourd’hui. Puis « Le papier ne peut pas envelopper la braise », qui montre le sort cruel des prostituées de Phnom Penh avant de se lancer dans un nouveau genre, à savoir l’adaptation du roman de Marguerite Duras, « Un barrage contre le Pacifique » avec notamment Isabelle Huppert.

Parallèlement à ses films, Rithy Panh a initié la création d’un « Centre de Ressources Audiovisuelles du Cambodge », qui a été inauguré le 4 décembre 2006 et qui permettra au public cambodgien de consulter les archives collectées sur le Cambodge aux formats vidéo, audio ou photographique. Le Centre a été nommé « Bophana » en hommage à l’héroïne du film éponyme de Rithy Panh. Le film relate l’histoire d’un couple de cambodgiens torturé et exécuté au plus fort de la répression Khmère rouge. L’idée est née de la découverte de Panh de documents appartenant à cette jeune épouse et de lettres échangées par les conjoints alors qu’ils étaient séparés par les combats. A sa sortie, le cinéaste reçoit le prix Planète Câble au F.I.D.Marseille.

Cette ambition, déjà à l’œuvre dans « S21, la machine de mort Khmère rouge », passe par le geste. Rithy Panh se dit intéressé par le fait que le corps humain intègre des gestes, au point qu’ils deviennent des automatismes. C’est ce qu’il a montré dans S21 en refaisant faire aux gardiens de Tuol Sleng leurs gestes d’alors.

Coproduit par Arte France et l’Institut National de l’Audiovisuel, ce film documentaire sorti a pour cadre le musée du génocide S21. Ce bâtiment abritait vers la deuxième moitié des années soixante-dix, un lycée réquisitionné par les Khmers rouges pour détenir, torturer et exécuter leurs prisonniers (17 000 au total).

Le réalisateur y donne la parole à deux survivants des années noires traversées par Phnom Penh ainsi qu’à leurs tortionnaires. Ce document saisissant entraîne une véritable moisson de récompenses, près d’une dizaine en tout. On peut citer notamment « La Plaque d’Or » pour le Meilleur documentaire au festival International du Film de Chicago, « l’International Human Rights Film Award » à Nuremberg, « le prix François Chalais » au Festival de Cannes ou encore « le Prix Humanitaire » pour le Meilleur documentaire au Festival International du Film de Hong-Kong.

De plus, cette mise en scène non jouée par des comédiens, permet de refaire vivre ce qui n’est plus ; en l’occurrence, en filmant ces gardiens reproduisant ces gestes, les prisonniers étaient comme présents, virtuellement, et, dit Rithy Panh, il a failli sacrifier son film, car s’il s’était approché un peu plus du gardien, il aurait marché sur les prisonniers, et donc se serait trouvé du côté des khmers rouges.

Cette conception, importante autant pour le cinéma que pour le Cambodge et sa culture, semble lui faire penser que le cinéma pourrait permettre aux Cambodgiens de se « réapproprier leur identité et leurs racines », à travers le geste et la mise en scène du réel.

 

Outre les prix gagnés par ses films décrits ci-dessus, Rithy Panh a aussi été honoré à titre personnel :

  • 1996 : Lauréat de la Fondation Groupama Gan
  • 2006 : Prix pour l’ensemble de son œuvre délivré par la Scam.
  • 2007 : Prix France Culture Cinéma
  • 2011 : Docteur honoris causa de l’Université Paris-VIII, en même temps que le peintre Vann Nath, décédé peu après.
  • 2012 : Prix Essai France Télévisions pour L’élimination

       Son premier film est remarqué dans de nombreux festivals et Rithy Panh n’aura dès lors de cesse de montrer la tragédie de son pays à travers des documentaires comme « La Terre des âmes errantes » (1999), ou des longs métrages de fiction tels « Les Gens de la rizière » (Compétition officielle au Festival de Cannes 1994) et « Un soir après la guerre » (présenté dans la section Un Certain Regard en 1998).

 

Cinéaste engagé, Rithy Panh replonge en 2012 dans le douloureux souvenir du génocide cambodgien avec Duch, le maître des forges de l’enfer, et ce, presque 10 ans après son dernier documentaire sur ce sujet.

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