Mankell Henning ♦ Le retour du professeur de danse

le retour du professeur de danseHenning Mankell délaisse provisoirement son commissaire favori et vieillissant pour donner ici toute sa place à un nouvel enquêteur : Stefan Lindman.

Et, n’en déplaise aux inconditionnels regrettant déjà le commissaire Kurt Wallander, on peut affirmer tout de go que Stefan Lindman s’en sort haut la main ! Beaucoup plus jeune, celui-ci insuffle un regain de dynamisme et une détermination sans faille dans le déroulement de l’enquête.

Stefan Lindman est policier dans la ville suédoise de Borås. Âgé de trente-sept ans, il vient d’apprendre que la grosseur qui a poussé sur sa langue est une tumeur. Mis en arrêt de travail par son médecin, Lindman se voit soudain confronté à une éventualité pour le moins désagréable: l’éventualité de sa propre disparition avant même d’avoir atteint quarante ans. 

Avant d’entamer les premières séances de radiothérapie, Lindman bénéficie de trois semaines de liberté. Il hésite alors entre rendre visite à sa sœur qui habite Helsinki ou prendre un avion pour Majorque. 

Finalement, le sort en décidera autrement.

Dans la salle d’attente de l’hôpital il tombe par hasard sur un tabloïd dans lequel un article relate l’assassinat d’un homme âgé de soixante-seize ans dans le nord du pays. Or, cet homme, Lindman l’a bien connu: il s’agit en effet d’Herbert Molin, policier en retraite, avec qui Lindman avait travaillé auparavant pendant quelques années à la brigade criminelle. 

Herbert Molin, qui s’était retiré dans une maison perdue au fin fond de la forêt profonde du Härjedalenet s’adonnait à la passion des puzzles et du tango, a été retrouvé à proximité de chez lui, vraisemblablement battu et fouetté à mort. L’assassin semble s’être acharné sur le corps avec une rare sauvagerie, allant même jusqu’à esquisser quelques pas de tango avec la dépouille de sa victime. 

 Qui pouvait en vouloir à un vieil homme paisible et solitaire. Est-ce l’acte d’un fou ou au contraire un crime savamment organisé? Les éléments trouvés sur place par la police locale tendent plutôt vers la seconde hypothèse, celle d’un crime habilement prémédité. 

Renonçant à ses projets de voyage, Stefan Lindman va se rendre dans le Norrland afin de tenter de comprendre ce qui a bien pu arriver à son ancien collègue. 

Parallèlement à l’enquête officielle menée par la police locale, Lindman – qui n’a aucune accréditation pour cela – va essayer de découvrir les causes de cet assassinat. Il va devoir pour cela faire la lumière sur le passé d’Herbert Molin, cet homme discret et taciturne qui, même vis-à-vis de ses collègues policiers, entourait sa vie privée d’une aura de mystère. 

Ce que Lindman va découvrir dépassera tout ce qu’il aurait pu imaginer. Herbert Molin, sous une apparence banale, cachait en fait tout un pan de son passé, un passé sombre et violent dont les motivations premières remontent aux heures les plus noires de la seconde guerre mondiale. Le terrible secret d’Herbert Molin est-il à l’origine de son assassinat?   Que signifient les vestiges d’un campement derrière la maison de Molin? Que signifient surtout les empreintes sanglantes dans sa maison, comme si le tueur avait dansé un tango avec le corps de sa victime avant de le traîner dehors ? La police locale, d’abord méfiante, accepte sa présence.

Alors que Stefan découvre qu’Herbert Molin, dans sa jeunesse, s’était porté volontaire dans la SS pendant la guerre et qu’il était resté jusqu’à sa mort un nazi convaincu, un deuxième homme, violoniste à la retraite, est retrouvé mort dans la forêt non loin de là. Le jeune inspecteur commence à soupçonner un réseau actif, discret et bien organisé. Approfondissant son enquête, Lindman va ouvrir la boîte de Pandore et exhumer de bien douloureux souvenirs qui vont le ramener à sa propre histoire personnelle. Car derrière les apparences convenables d’une certaine frange de la société se cachent d’épouvantables fantasmes idéologiques qui ne renient rien des actes barbares perpétrés il y a plus d’un demi-siècle par les nazis. 

 

Avec «Le retour du professeur de danse» Henning Mankell nous offre un polar qui, une fois encore, nous livre en filigranes un aperçu de la société suédoise contemporaine, une société bien éloignée des clichés véhiculés à son sujet, une société calme, tolérante, harmonieuse, portée par un modèle social prétendument exemplaire qui fait l’admiration (justifiée?) de certains de ses partenaires européens. Mais avec Mankell, le «modèle scandinave» vole en éclats.

Sous l’apparence d’une nation policée et vertueuse digne d’être montrée en exemple se cache en fait une société qui, en ce qui regarde les problèmes sociaux, n’a rien à envier à ses voisins. 

Loin de l’image véhiculée par Ikéa et les meubles en bois blanc qui sentent bon la résine de pin, la Suède, comme tout autre pays d’Europe, est confrontée au chômage, à la précarité de l’emploi, à la peur de l’immigration, à la xénophobie et au délitement du tissu social. On le voit par exemple, de manière discrète, par l’entremise du personnage de la réceptionniste de l’hôtel où loge Lindman. Cette jeune femme est présente à son poste quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre, fait donc office de réceptionniste mais aussi de serveuse dans le restaurant attenant, à tel point que Lindman en vient à se demander si elle ne prépare pas également les repas en cuisine. Ici comme ailleurs, la vie est dure pour les employés et il faut travailler dur pour un salaire à peine convenable. 

C’est ainsi, par petites touches, que Henning Mankell, au fil de ses romans, nous livre une photographie de la société suédoise contemporaine, une société qui n’a donc rien à envier à ses voisins en ce qui concerne les problèmes sociaux et qui tente tant bien que mal (ici, c’est plutôt par le mal) de remédier à ceux-ci. 

 

L’auteur :

Henning Mankell est un auteur suédois né le 3 février 1948 à Härjedalen, province située au centre de la Suède. Très vite abandonné par sa mère, il est élevé par son père, juge d’instance.

Ses premiers rêves : devenir artiste et voyageur. Le premier le mènera à Paris à l’âge de seize ans où il écrit et répare des clarinettes, et le second, quelques années plus tard, en Afrique : D’abord en Guinée Bissau où il tombe amoureux du continent tout entier, puis en Zambie dans les années 70, et enfin à partir de 1985 à Maputo au Mozambique où il dirige la seule troupe de théâtre professionnelle du pays.

Henning Mankell a débuté sa carrière professionnelle comme assistant-metteur en scène à l’âge de dix-sept ans. Passionné de théâtre, il a ensuite dirigé une scène de la province de Scanie.

Auteur d’une quinzaine de livres pour enfants et pour adultes, il est considéré comme l’un des maîtres incontestés du polar suédois. Il est connu internationalement grâce à la série des Wallander qui met en scène un inspecteur du même nom.

Henning Mankell a quitté la Suède il y a longtemps, partageant sa vie entre son pays natal et le Mozambique.

À la fin des années 80, alors que ses séjours africains durent généralement de six à sept mois, il s’absente pendant deux années. Durant cette période, le mur de Berlin est tombé, et lorsqu’il rentre au pays, ça n’est pas seulement un régime qui s’est écroulé en Europe, c’est aussi la société suédoise et son modèle socio-économique si réputé, si envié, qui s’effondre en face de lui.

Ainsi nait donc Kurt Wallander, né du hasard d’un annuaire téléphonique d’Ystad (ville moyenne de Scanie, tout au sud de la Suède) – Son nom a été trouvé au bout d’un doigt posé dans un annuaire téléphonique, et des réflexions d’un écrivain dramaturge, metteur en scène, sur le devenir de ce modèle en passe de disparaitre.

En 1991, il publie « Meurtriers sans Visage » où apparait pour la première fois Kurt Wallander, inspecteur de police dans une ville moyenne du sud de la Suède, et qui deviendra le personnage récurent de ses romans policiers. Ce commissaire désabusé est entouré par une équipe de policiers où chacun possède une personnalité soigneusement décrite. Les meurtres sanglants auxquels Wallander est confronté le plongent au fil des romans dans un état de plus en plus dépressif ; l’aspect psychologique est aussi important pour Mankell que l’intrigue elle-même.

Toutes ces aventures se déroulent dans la petite ville d’Ystad, en Scanie, dans le sud de la Suède, même si Wallander se déplace une fois en Lettonie (les Chiens de Riga) et enquête sur un meurtre dont les origines remontent en Afrique du Sud (la Lionne blanche). Le sol du proche Danemark est souvent foulé.

La volonté de Mankell est de toucher ses concitoyens, de leur faire partager ses doutes, ses désillusions, et il choisit pour ce faire le genre policier, miroir de notre société.

Peut-être est-il un nostalgique des années « tendres » lorsqu’il fait dire à Wallander : « Dans mon enfance, la Suède était un pays où les gens reprisaient les chaussettes (…) Puis, soudain, un jour, c’était fini. On a commencé à jeter les chaussettes trouées. Personne ne prenait plus la peine de les raccommoder. Toute la société s’est transformée. »

En but à l’individualisme forcené des années 90 et aux dérives sociétales qui en découlent, Henning Mankell invente un inspecteur profondément humain, diabétique, empêtré dans les contingences matérielles, divorcé mais aimant toujours sa femme, père d’une fille qu’il ne comprend pas et qu’il sent parfois étrangère, fils d’un vieux peintre hurluberlu.

Sa bouée de sauvetage, ce qui l’empêche de sombrer dans la déprime, c’est son métier, ses collègues, ses enquêtes. Mais les violences et les dérives du monde d’aujourd’hui n’épargnent pas Ystad, et Wallander se trouvera au fil des romans confrontés à tous les maux de notre société, avec comme toile de fond les changements intervenus après la chute du mur de Berlin.

Mais Wallander, c’est aussi l’éloge de la lenteur. On est loin de ces romans américains frénétiques où il faut toujours qu’il se passe quelque chose à chaque page. Ses romans sont aux antipodes du polar américain.

Là, le temps s’écoule lentement, et Mankell sait également décrire sa Suède natale, son climat changeant, la violence de ses saisons, et cette tendre mélancolie qui transparait autant dans l’atmosphère que dans le caractère de son héros.

Wallander est avant tout un « humain », désemparé, qui a perdu ses repères, mais aussi rempli de compassion pour les victimes qu’il croise. Il se dégage de lui comme une infinie tristesse, mais c’est aussi peut-être ce qui fait qu’on l’adore.

Cette même année 1991, il a reçu le Prix Nils Holgersson.

En 2007, il préside le jury du Prix du Livre européen qui sera remis cette année-là à Guy Verhofstadt pour son livre Les États-Unis d’Europe.

En 2008 sort « Profondeurs », ouvrage dans lequel l’auteur médite sur le mensonge en entremêlant divers genres et passant ainsi du théâtre au roman policier.

Suit deux ans plus tard, « L’homme inquiet », dans lequel les lecteurs retrouvent Wallander, retraité mais toujours prêt à s’investir dans une nouvelle affaire.

La même année, l’écrivain scandinave participe à l’expédition organisée par des groupes activistes islamistes turcs en faveur de Gaza, qui donna lieu à un abordage israélien qui causa une dizaine de victimes. Une expérience de laquelle il accouche un récit, publié le 5 juin 2010 dans la presse internationale dont Libération, The Guardian (Angleterre), El País (Espagne), Dagbladet (Suède), La Repubblica (Italie) ou The Toronto Star (Canada).

Gendre d’Ingmar Bergman dont il a épousé en secondes noces la fille Eva, il partage sa vie entre l’Afrique (le Mozambique) et la Suède en écrivant romans, pièces de théâtre et ouvrages pour la jeunesse et où il dirige une troupe de théâtre depuis 1996 : le Teatro Avenida, seule troupe de théâtre professionnelle du pays, qu’il présente lui-même comme la « passion de sa vie » et où il travaille gratuitement.

Le 29 janvier 2014, il apprend qu’il est touché par un cancer qui a été détecté à la gorge et dans un poumon à un stade avancé. Et il est probable que les métastases aient gagné d’autres parties de son corps Il dit alors :  » J’ai tout de suite décidé d’écrire à propos de cette maladie, parce que c’est finalement une douleur et une souffrance qui affectent beaucoup de gens. Mais je vais écrire avec la perspective de la vie, pas de la mort. ».

L’écrivain est suivi à Göteborg, à Sahlgrenska, le plus grand hôpital d’Europe du Nord.

En parallèle, il a très vite décidé de consacrer désormais ses chroniques à sa bataille contre le cancer.

 

Ordre chronologique de la série Wallander.

  1. Meurtriers sans visage, 1994 ((sv) Mördare utan ansikte, 1991), trad. Philippe Bouquet
  2. Les Chiens de Riga, 2003 ((sv) Hundarna i Riga, 1992), trad. Anna Gibson
  3. La Lionne blanche, 2004 ((sv) Den vita lejoninnan, 1993), trad. Anna Gibson
  4. L’Homme qui souriait, 2005 ((sv) Mannen som log, 1994), trad. Anna Gibson
  5. Le Guerrier solitaire, 1999 ((sv) Villospår, 1995), trad. Christofer Bjurström
  6. La Cinquième Femme, 2000 ((sv) Den femte kvinnan, 1996), trad. Anna Gibson
  7. Les Morts de la Saint-Jean, 2001 ((sv) Steget efter, 1997), trad. Anna Gibson
  8. La Muraille invisible, 2002 ((sv) Brandvägg, 1998), trad. Anna Gibson
  9. (sv) Pyramiden, 1999
  10. Le Retour du professeur de danse, 2006 ((sv) Danslärarens återkommst, 2000), trad. Anna Gibson
  11. Avant le gel, 2005 ((sv) Innan frosten, 2002), trad. Anna Gibson
  12. L’ Homme inquiet, 2010 ((sv) Den orolige mannen, 2009), trad. Anna Gibson

 

Dans le roman « Avant le gel » (traduction littérale du titre original) s’opère un transfert des enquêtes entre Kurt Wallander et sa fille, Linda. En effet, d’une part, Wallander approche rapidement de la retraite et, d’autre part, Linda s’est enfin décidée pour une carrière, dans la police, et à Ystad.

Mankell a également écrit un autre polar, cependant très « wallanderien », dont le personnage central, un inspecteur de police, se nomme Stefan Lindman : Le Retour du professeur de danse (2006) (Danslärarens återkomst ). En effet, Le Retour du professeur de danse est plus que wallanderien puisque leurs histoires se croisent : Stefan Lindman obtiendra une mutation pour le commissariat d’Ystad (dans Avant le gel). Une histoire d’amour s’amorcera alors entre Linda Wallander et Stefan Lindman.

La popularité du héros de Mankell est telle que le commissariat d’Ystad est devenu une attraction touristique, et reçoit la visite de touristes demandant à voir Kurt Wallander.

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