Misubayashi Akira ♦ Âme brisée

Un violon cassé, un destin bouleversé. Dans Âme brisée, Akira Mizubayashi raconte le traumatisme fondateur d’un enfant japonais des années 1930, dont le père, professeur de musique, est enlevé à jamais par des soldats.

Un roman poignant sur le pouvoir du souvenir et de la musique.

Dans son roman Âme brisée, dont il a dit à maintes reprises qu’il n’est pas autobiographique, l’écrivain et enseignant d’université Akira Mizubayashi propose un retour au Japon d’avant la Seconde guerre mondiale.

Au début du roman deux histoires se côtoient.

Dans la première, Tokyo, 1938. Par un beau dimanche ensoleillé, dans le centre culturel municipal de Tokyo. Un quatuor à cordes entame la répétition en la mineur opus 29 de Schubert dit Rosamunde. Quatre musiciens amateurs passionnés de musique classique occidentale : Yu, japonais, professeur d’anglais, et trois étudiants chinois, Yanfen, Cheng et Kang, restés au Japon, malgré la guerre entre les deux pays depuis l’incident de Mandchourie en 1931, dans laquelle la politique expansionniste de l’Empire est en train de plonger l’Asie., se réunissent régulièrement au Centre culturel pour répéter.

Un jour, la répétition est brutalement interrompue par l’irruption de soldats. Yu enjoint à son fils de 11 ans, jeune collégien qui était en train de lire tout à côté, de se cacher rapidement dans une armoire. Rei, par le trou de la serrure assiste à la scène…

Le violon de Yu est brisé par un militaire, le quatuor sino-japonais est embarqué, soupçonné de comploter contre le pays. Dissimulé dans une armoire, Rei, le fils de Yu, onze ans, a assisté à la scène. Il ne reverra jamais plus son père…

L’un des soldats violente son père et lui arrache son violon qu’il va briser sous les yeux de l’enfant.

Le lieutenant Kurokami, grand mélomane, arrivant après l’agression, découvre la cachette de l’enfant qu’il ne trahira pas et une fois la salle vide, désolé, confiera le violon détruit à Rei dans son armoire. L’enfant ne reverra plus son père. A cet instant, le traumatisme psychologique subi par l’enfant le projette dans un sentiment d’abandon, de solitude. Sa vie s’arrête. Rei se retrouve seul avec le violon de son père totalement saccagé. C’est un Nicolas François Vuillaume de 1857 sur lequel Yu a interprété une dernière fois La Gavotte en rondeau de Bach. Le lecteur peut imaginer facilement la charge symbolique qu’incarne l’instrument qui restera la personnification de son père. Cet événement constitue pour Rei la blessure première qui marquera toute sa vie…  Il est recueilli par un ami français de son père. Devenu orphelin, Rei dit «  Jacques » atterrira en France, et sera adopté par Jacques et Isabelle Maillard. Il n’aura de cesse sa vie durant d’entretenir la passion de cet instrument maudit, en devenant luthier lui- même et en épousant Hélène, une archetière .

 

Dans la deuxième, nous entrons dans la vie d’un couple Jacques et Hélène Maillard, lui luthier et elle archetier. Ils se sont connus en 1950 à Mirecourt, petite ville des Vosges et capitale de la lutherie française, ville de Jean-Baptiste et Nicolas-François Vuillaume, célèbres maîtres luthiers.

C’est l’histoire d’une reconstruction et d’une résurrection sur plus de cinquante ans. Rei tout en restaurant le violon, restaure sa propre personnalité et ainsi jusqu’à une fin heureuse ou les destins croisés de quelques personnes permettront à Rei de reconstituer le puzzle de sa vie depuis ce drame où son âme a explosé jusqu’à la guérison de celle-ci.

Dans ce roman au charme délicat, Akira Mizubayashi explore la question du souvenir, du déracinement et du deuil impossible. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur d’Une langue venue d’ailleurs : la littérature et la musique, deux formes de l’art qui, s’approfondissant au fil du temps jusqu’à devenir la matière même de la vie, défient la mort.

La poésie des mots qui accompagne le roman n’empêche pas Akira Mizubayashi de nous faire ressentir ce que l’humanité peut receler de cruauté, notamment en période de guerre. Il fait ici référence à la politique expansionniste de l’Empire japonais et il n’oublie pas de parler du monstrueux champignon d’Hiroshima et du bombardement de Tokyo le 10 mars 1945. De plus, La culture japonaise est bien mise en valeur comme sa cuisine. Souvent, mais pas trop, des mots japonais sont insérés et permettent de mieux s’imprégner de l’ambiance.

« Âme brisée » est un titre à double évocation. C’est en effet l’âme du violon de Yu qui est brisée, (L’âme du violon étant la petite pièce de bois essentielle à la propagation du son d’un instrument à corde, interposée dans le corps de l’instrument, entre la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l’uniformité des vibrations), ce qui va briser l’âme de son fils Rei.

«  Âme brisée » c’est aussi la mémoire de Hiroshima … une ville du Japon située sur la côte nord de la mer intérieure de Seto, sur l’île de Honshū, la plus grande île japonaise…Le 6 août 1945, une bombe atomique nommée Little Boy fut larguée sur Hiroshima, au Japon. L’explosion a été énorme, la ville a été détruite et des dizaines de milliers de personnes ont été tuées. La bombe a été larguée par un avion nommé Enola Gay, piloté par le colonel Paul Tibbetts. Au moins 140 000 morts, pour la seule ville d’Hiroshima. Beaucoup de ces personnes étaient des civils, y compris des femmes et des enfants.

 

L’auteur :

Akira Mizubayashi (水林 章, Mizubayashi Akira) est un écrivain japonais d’expression japonaise et française, né le 5 août 1951 à Sakata dans le département de Yamagata dans le nord du Japon où il a vécu jusqu’à l’âge de 4 ans. Ensuite il a vécu à Tokyo.

A 18 ans, il tombe amoureux de la langue française, en écoutant notamment les émissions linguistiques de la radio nationale NHK.

Lycéen, il aimait beaucoup les mathématiques. Puis, il est tombé sur ce livre extraordinaire qu’est Harukana Noturu Damu. Et comme il portait en lui un malaise, probablement lié au contexte politico-social des années 1968-70, qui le rendait très mal à l’aise avec la langue, avec sa langue d’origine, il s’est dit qu’il pouvait lui aussi apprendre le français comme cet auteur qui le parlait admirablement.

Akira Mizubayashi commence ses études à l’université nationale des langues et civilisations étrangères de Tokyo (Unalcet) avant de se rendre grâce à une bourse d’étude à Montpellier, en France, où il entame en 1973 une formation pédagogique afin d’enseigner le français.

Il revient à Tokyo en 1976, fait une maîtrise de lettres modernes, puis, en 1979 revient en France comme élève à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris où il reçoit le titre de Docteur après une thèse sur Rousseau.

Depuis 1983, est professeur de littérature française à Tokyo, spécialiste du XVIIIe siècle, successivement à l’Université Meiji, à l’Unalcet et, depuis 2006, à l’Université Sophia.

Il rédige son premier livre dans la langue de Molière en 2011, alors qu’il est âgé de 59 ans. L’ouvrage en question est un essai qui s’intitule Une langue venue d’ailleurs (Gallimard), qui lui vaudra notamment le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises 2011.

En 2013, il publie Mélodie, chronique d’une passion, une ode d’amour à sa chienne, puis un nouvel essai en 2014 : Petit éloge de l’errance.

C’est en 2017 qu’il écrit son premier roman en français, avec Un amour de mille ans.

Il a aussi publié en 2018 Dans les eaux profondes, un ouvrage sur les bains japonais.

Le 29 août 2019 est sorti chez Gallimard Âme brisée, son sixième ouvrage écrit en français. Le roman a remporté le 3 juin dernier le Prix des Libraires 2020 suite au vote de 1600 libraires. Akira Mizubayashi est donc le 66ème lauréat et succède notamment à Patrick Modiano, Didier Decoin, Philippe Delerm, Delphine de Vigan, Fred Vargas ou encore Yasmina Khadra.

 

Œuvre littéraire :

            Il a publié six essais en japonais avant d’écrire en français les œuvres suivantes :

Romans

  • Un amour de Mille-Ans, 2017,
  • Âme brisée, 2019 – Prix des libraires 2020Prix de L’Algue d’Or 2020 (www.lalguedor.fr)

Essais

  • Une langue venue d’ailleurs, 2010
  • Petit éloge de l’errance, août 2014,
  • Dans les eaux profondes – Le Bain japonais, 2018
  • Armistice (texte-hommage rédigé par un collectif et édité par Jean-Marie Laclavetine)

Texte autobiographique

  • Mélodie : Chronique d’une passion, 2013,

 

Récompense :

  • 2011 : Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises, médaille de vermeil.
  • 2013 : Prix littéraire Richelieu de la Francophonie.
  • 2013 : Prix littéraire de la Société centrale canine.
  • 2013 : Prix littéraire 30 millions d’amis, appelé Goncourt des animaux.
  • 2015 : Docteur honoris causa de l’université Stendhal de Grenoble7
  • 2017: Docteur honoris causa de l’université Paul-Valéry Montpellier 3
  • 2019 : Docteur honoris causa de l’université de Reims Champagne-Ardenne.
  • 2020 : prix des libraires et Prix de L’Algue d’Or pour Âme brisée

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