Lafon Lola ♦ Chavirer

Chavirer, c’est l’histoire de Cléo, petite danseuse de banlieue, prise au piège d’un réseau pédophile,  masqué derrière une fondation fantôme qui fait miroiter une bourse à des petites nymphettes de treize ans, et qui, de victime, devient recruteuse pour cette fondation fantoche, plaisamment appelée Galatée…

Dans le sillage de #MeToo et de l’affaire Matzneff, Lola Lafon décortique les mécanismes d’une prédation organisée.

1984 – Pour Cléo, 13 ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne à Fontenay-sous-Bois, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. C’est pour elle, un moyen de sortir du cadre étriqué de sa vie en banlieue parisienne, de pouvoir se rêver autre, sur les marches d’un podium, dans la lumière. Et c’est ce que lui laisse entrevoir Cathy, cette élégante femme qui lui promet un avenir à la hauteur des dons qu’elle a repérés et lui propose donc de tenter de remporter une bourse, délivrée par la fondation Galatée.

Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes. Elle se retrouve entre les mains de pervers pédophiles. Derrière les paillettes de cette fondation, se cache en réalité la noirceur d’un réseau pédophile. Cathy recrute pour des hommes d’âge mûr qui attendent leurs proies dans l’ambiance feutrée d’un hôtel de luxe pour des déjeuners, prétendus entretiens de sélection, qui dérapent rapidement sur un autre terrain…

Cléo, comme les autres, sera recalée pour la bourse, mais embauchée comme assistante par Cathy, pour « sélectionner » dans son collège d’autres candidates. A 13 ans, la jeune fille devient à la fois la victime et la complice d’un système parfaitement verrouillé.

Cléo vivra finalement de la danse, ou plutôt survivra, car les paillettes masquent une situation précaire et sans avenir assuré. Et c’est sans compter avec le poids du remords. La vie continuera pour Cléo. Chaotique mais jalonnée d’actes courageux qui ne suffiront jamais à effacer l’épisode Galatée et ses remords d’avoir « vendu » Betty, douze ans, à ses bourreaux.

Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas, est revenu la chercher et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable, lorsqu’en 2019, un fichier de plus de 400 photos est retrouvé dans l’ordinateur d’un soi-disant juré pour la fausse fondation et que la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la fondation.

Cléo ne se voit pas comme une victime. Car elle n’a pas su dire non à son prédateur, elle n’a pas su faire le geste qui aurait pu la protéger. Elle n’a pas crié. Elle a honte de s’être laisser faire tout en ayant aussi honte de ne pas s’être « détendue », comme on lui en enjoignait de la faire pendant l’acte.

On suit son histoire sur un temps très long, de 13 à 48 ans. Elle traverse ainsi ses multiples identités, d’adolescente, jeune femme, amoureuse, épouse et mère, permettant de développer toutes les facettes de la culpabilité, de la honte et du pardon au cours d’une vie. Magnifiques sont les descriptions du métier de danseuse dans les années 1980 : Cléo danse dans l’émission Champs-Elysées, avec comme mission de faire oublier les soucis des téléspectateurs, de toujours sourire alors qu’elle vit elle-même à l’ombre des douleurs du passé.

Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

Lola Lafon aime puiser la matière de ses romans dans le réel. Avec La petite communiste qui ne souriait jamais en 2014, la romancière avait raconté la vie de la gymnaste Nadia Comaneci, puis en 2017 avec Mercy, Mary, Patty, celle de Patty Hearst, fille d’un magnat américain de la presse enlevée par un groupuscule révolutionnaire, dont elle finit par épouser la cause.

Cette fois Lola Lafon s’inscrit  dans le sillage du mouvement #MeToo et de l’affaire Matzneff. Avec Chavirer publié chez Actes Sud le 19 août, Lola Lafon fait le récit d’une plongée en enfer pour une jeune fille victime d’un réseau pédophile dans les années 1980-90.

Après deux mois de lecture et 23 rencontres virtuelles avec les 5 auteurs de la sélection, les étudiants jurés ont élu Lola Lafon lauréate de la huitième édition du Prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama pour son roman Chavirer (Éd. Actes Sud). Lancé il y a huit ans avec le soutien du Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, le Prix du Roman des étudiants France Culture, Télérama récompense chaque année un roman écrit en langue française. Avec un jury populaire de plus de 1500 étudiants jurés réunis pour cette édition, venus de toutes filières (littéraires, scientifiques, technique, économiques…) et de tous les horizons, de métropole et des outres-mers, le Prix du Roman des étudiants a la particularité d’organiser la rencontre des jurés avec les auteurs sélectionnés.

L’auteur :

Lola Lafon, née le 26 janvier 1974 dans le Nord de la France, de père français Henri Lafon et de mère roumaine (ou biélorusse suivant les sources) Jeanne, est une écrivaine, chanteuse, compositrice, féministe et libertaire française.

Elle grandit à Sofia en Bulgarie, puis à Bucarest en Roumanie jusqu’à ses 12 ans, à l’époque du régime de Nicolae Ceaușescu. Ses parents sont communistes et professeurs de littérature. Son père est « spécialiste de la littérature des Lumières», et plus particulièrement « spécialiste de Diderot ».

Ils reviennent en France au milieu des années 1980.

Elle étudie l’anglais à la Sorbonne, puis part à New York en tant que fille au pair, où elle suit une école de danse – elle danse depuis ses 4 ans, du classique et du contemporain.

De retour en France, elle fréquente les squats et les milieux autonomes.

Au début des années 2000, elle crée le groupe de musique Leva, influencé par les musiques des Balkans, avec lequel elle enregistre son premier album Grandir à l’envers de rien en 2006, sorti chez Label Bleu.

Elle écrit également régulièrement des « textes sur l’anarcho-féminisme dans des fanzines », ainsi que des nouvelles, dont « Ne m’aime pas », publiée dans la revue littéraire NRV en 1998.

Ses trois premiers romans sont parus chez Flammarion.

« Une fièvre impossible à négocier » est publié en 2003 par Frédéric Beigbeder. Il est traduit en espagnol et en italien et est lauréat du « Prix A tout lire ». L’histoire se déroule au sein de la mouvance autonome parisienne de la fin des années 1990. Dans le milieu des squats, la narratrice s’engage avec des militants anarchistes dans les luttes antifascistes. Selon le journal Libération, l’ouvrage est « un livre autobiographique qui flirte avec la fiction pour mieux digérer sa propre histoire.

Son deuxième roman : « De ça je me console » se rapproche plus d’une quête existentielle dans laquelle les personnages interrogent le lecteur sur le sens de l’époque.

Le troisième, « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce » (Prix Coup de Cœur de la 25ème heure au salon du Livre du Mans et finaliste du Prix Marie-Claire) est, selon son éditeur Flammarion, un « conte, mais insurrectionnel et féministe », construit autour des évènements du Haymarket Square qui ont eu lieu à Chicago au XIXe siècle. L’émission Arrêt sur Images et le quotidien l’Humanité ont noté la coïncidence étonnante de l’insurrection décrite par Lola Lafon avec le mouvement des Indignés, bien que le roman ait été écrit avant.

La Petite Communiste qui ne souriait jamais, sorti en janvier 2014 chez Actes Sud, est centré sur Nadia Comăneci, jeune gymnaste roumaine de quatorze ans, découverte aux Jeux olympiques de 1976. L’ouvrage est récompensé de plusieurs prix, dont le Grand prix de l’héroïne Madame Figaro 2014, catégorie Roman. Il est « un best-seller écoulé à 100 000 exemplaires toutes éditions confondues9 » dix-huit mois après sa sortie. Il a été traduit dans douze pays, dont les États-Unis.

Mercy, Mary, Patty, paru en août 2017 chez Actes Sud, se penche sur l’enlèvement en 1974 de Patricia Hearst.

Lola Lafon a également publié plusieurs nouvelles, dont une pour jeunes adolescents en 2004 dans le recueil Bonnes Vacances (Gallimard Jeunesse) au profit du Secours populaire français.

En 2010, Lola Lafon a participé au numéro d’avril de la revue littéraire NRF (Gallimard) sur la thématique : Où en est le féminisme, avec l’article « Le chant des batailles désertées ». En 2018, elle a ainsi contribué à plusieurs recueils de nouvelles dont Osons la Fraternité (Philippe Rey) ainsi que La Bataille du Rail (Don Quichotte); on trouve aussi une nouvelle inédite de Lola Lafon dans le hors-série du magazine le 1,Onze histoires de séduction paru à l’été 2018.

Elle contribue également régulièrement au magazine Le 1 ainsi qu’au quotidien Le Monde.

Politiquement engagée dans plusieurs collectifs anarchistes, antifascistes et féministes, Lola Lafon s’est parfois exprimée dans certains quotidiens et a publié deux fois dans la N.R.F, dont un article dans le numéro spécial « Où en est le féminisme ».

Lola Lafon est également musicienne. Un premier album « Grandir à l’envers de rien » est sorti en 2006 chez Label Bleu/Harmonia Mundi et le deuxième, « Une vie de voleuse » en 2011 chez Harmonia Mundi.

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