McCarthy Cormac ♦ La route

  « La Route » est un vrai roman de transition. Idéal pour passer d’un monde à l’autre. Les ombres y sont aussi vivantes que les hommes, et on ne sait pas où on est.

La routeNous voici dans un pays où les cendres fument encore, un pays que vient de traverser une tragédie (laquelle ? nous ne saurons jamais). L’apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres. On ne sait rien des causes de ce cataclysme. Des incendies géants ravagent les villes et les campagnes tandis que la faune a disparu. Ce qui ressemble à un hiver nucléaire masque en permanence le soleil et des cendres recouvrent le paysage. L’humanité a presque disparu, les quelques survivants se terrent tels des bêtes ou, ayant apparemment régressé, pratiquent le meurtre et le cannibalisme.

Un père et son jeune fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d’objets hétéroclites et de vieilles couvertures. Ils sont sur leurs gardes car le danger peut surgir à tout moment. Ils affrontent la pluie, la neige, le froid. Il ne reste des hommes que les cadavres ou des silhouettes implorantes proches de leur dernier souffle, que des routes, des ruines, des palissades, des restes d’incendies.

Un homme et son petit garçon semblent être seuls survivants de la tragédie. Ils ont peur, mais marchent vers la mer, vers les côtes du Sud. Ils poussent un caddie orné d’un rétroviseur chromé, où est stocké le strict nécessaire. Ils croisent nombres de cadavres, de ruines, de carcasses. Tel un prédateur, le père quête les conserves pourries et les ramène comme nourriture à son fils. Le parcours est lent, très lent, dans la peur, la pluie, le vent, la neige, la nuit.

L’un comme l’autre vivent surtout la peur au ventre. Peur de la mort, certes, mais aussi peur d’eux-mêmes : quand l’adulte voit son reflet dans la glace, son premier réflexe est de pointer le revolver. Les dialogues sont rares. Ils matérialisent trop la peur. Et pour survivre ici, il faut marcher. Ils croiseront quelques « survivants », êtres non-définis d’un monde en recomposition.

C’est que le couple est pisté. Sont-ils les derniers hommes du monde connu ? L’existence même de l’enfant devient une énigme : il est le futur incarné… Mais il reste quelques autres hommes qui ont survécu. Rares. Peut-être notre duo est-il, seulement, le dernier spécimen de » gentils », de » ceux qui portent le feu » . Aussi doivent-ils échapper aux pillards.

Ici, ne savons pas ce qui s’est passé sur la terre. Tout ce que nous savons c’est qu’un homme, et il sera appelé « l’homme » tout au long du livre, et son fils fuient à travers le monde, accompagnés de leur seul caddy avec à bord de celui-ci quelques pauvres affaires de survie. Cet enfant est né quelques années plus tôt et a été confié à son père par sa mère qui s’estimait incapable de survivre. Au début du livre il doit avoir environ cinq ou six ans environs. Il est toujours appelé « le petit ».

La terre entière nous semble n’être qu’un gigantesque amas de cendres grises au travers duquel même la lumière ne passe plus. Ni celle du soleil, ni de la lune, rien que des cieux plus que plombés!… Les rivières et les ruisseaux charrient une boue noirâtre et, très rarement une eau qui peut être bue après filtrage.

En dehors des routes, bien souvent brûlées ou au moins jonchées de déchets divers et aussi fondues par endroits, il n’y a que des paysages désolés. Des ossements d’animaux également brûlés jonchent le sol. Plus un oiseau ou un animal vivant ! Sur les plages où ils finissent par arriver ils ne trouvent qu’une multitude d’arrêtes de poissons.

Et nous découvrons que cette situation dure déjà depuis quelques années ! Sur des semaines et des mois de marche, au bord de l’épuisement et face aux pluies et aux grands froids, ils ne rencontrent au maximum qu’une trentaine de personnes vivantes.

Quelques rarissimes maisons, non encore pillées, mais abandonnées, vont servir d’abri pour un ou deux jours et ils y découvriront quelque nourriture sous forme de conserves largement périmées mais qu’ils risquent de manger quand même affamés qu’ils sont.

L’homme est malade et crache de plus en plus ses poumons. Quant au petit il est bien souvent au bord de l’épuisement total. Quelle horreur que de découvrir dans les sous-sols d’une maison quatre ou cinq êtres humains, encore vivants, enchaînés qui ne sont en fait que la réserve de nourriture de trois hommes et deux femmes !… Ceux-ci sont devenus anthropophages !… Et un peu plus loin, il y a un feu abandonné en grande vitesse avec quelque chose qui cuit à la broche. En s’approchant ils découvrent qu’il s’agit d’un bébé dont on a coupé la tête et que l’on cuit !… Et qui a fait le bébé ?…

Qu’est-il arrivé à la terre ?… Depuis combien de temps ? …Combien d’êtres humains survivent ?… Sont-ils tous méchants, comme le demande le petit à l’homme ?…

Œuvre métaphorique, ce roman est celui d’une quête impossible, celle d’un paradis perdu à jamais, d’une humanité qui se dérobe sans cesse sous les pieds fragiles des deux protagonistes, confrontés en permanence à la violence et à la barbarie.

C’est également une œuvre initiatique sur la transmission et la subjectivité des valeurs. Enfin, c’est le tableau puissant et émouvant d’une relation entre un père et son fils, liés par une obligation de survie et le désir de perpétuer la mémoire et la culture en un âge de ténèbres et de désespoir.

C’est enfin une œuvre métaphysique. Les deux personnages devant sans cesse, par contingence, reprendre la route (tel Sisyphe devant sans cesse pousser son boulet). Nous ignorons pourquoi ils sont là (l’auteur dit peu sur ce qui s’est passé) et ils ignorent leur avenir, parfaite comparaison avec la condition humaine.

 

L’auteur :

Cormac McCarthy est né à Providence, Rhode Island le 20 Juillet 1933, sous le nom de Charles McCarthy et a déménagé avec sa famille à Knoxville, Tennessee, en 1937, alors qu’il a quatre ans. Il est le troisième de six enfants, trois sœurs et deux frères.

 Son père était un avocat réputé de la Tennessee Valley Authority de 1934 à 1967. Il travaille de 1934 à 1967 pour la Tennessee Valley Authority, entreprise américaine chargée de la gestion et du développement économique de la vallée du fleuve Tennessee.

 A Knoxville, Cormac McCarthy est allé à la « Knoxville Catholic High School ». Il y fait toute sa scolarité.Puis, il entre à l’University of Tennessee en 1951-1952 où il étudie les Arts.

 En 1953, il rejoint l’United States Air Force pour quatre ans, dont deux qu’il a passé en Alaska , où il a animé une émission de radio.

 En 1957, il est retourné à l’Université du Tennessee. Pendant ce temps, il écrit deux histoires «Littéraires » et « Phoenix Art Magazine », pour la revue littéraire des étudiants. Il fait une publication de premier cycle, remporte des prix de la Fondation Merrill Ingram en 1959 et 1960.

 En 1961, lui et sa collègue étudiante à l’université, Lee Holleman, se sont mariés et ont eu leur fils Cullen. Il quitte l’école sans avoir obtenu un diplôme et déménage avec sa famille à Chicago. Là, il travaille comme mécanicien automobile, et écrit son premier roman.

Il retourne à Sevier County, Tennessee après son divorce avec Lee Holleman.

Son roman « Le Gardien du verger » est publié en 1965 par l’éditeur de Faulkner. Juste avant la publication, McCarthy reçoit une bourse de voyage de l’American Academy of Arts and Letters. Il part dans l’idée de visiter les terres de ses ancêtres irlandais. Pendant la traversée, il rencontre Anne DeLisle, qu’il épouse en Angleterre en 1966. Cette même année, il reçoit une bourse de la Fondation Rockefeller, qui lui permet de voyager avec sa femme en Europe, avant de s’installer à Ibiza où il écrit son deuxième roman.

Le couple rentre aux Etats-Unis en 1967 et habite Louisville, dans le Tennessee, près de Knoxville.

« L’Obscurité du dehors » est publié et reçoit, tout comme « Le Gardien du verger », des critiques très favorables.

En 1969, la Fondation Guggenheim attribue à McCarthy une bourse qui lui permet d’acheter une grange, qu’il rénove tout en écrivant son troisième livre, « Un enfant de Dieu », basé sur des faits réels et se déroulant comme son roman précédent dans le sud des Appalaches, (1973).

Après son second divorce, en 1976, il déménage pour El Paso, au Texas.

Suttree, son quatrième roman, souvent considéré comme le meilleur, sort en 1979. Oeuvre de longue haleine, il y travaillait par intermittence depuis vingt ans. Deux ans plus tard, il reçoit une bourse MacArthur qui lui permet de vivre jusqu’à la publication en 1985 de « Méridien de sang », western apocalyptique et historique se déroulant au Texas et au Mexique dans les années 1840. Malgré une sortie assez discrète, il est maintenant vu comme capital dans l’oeuvre de McCarthy, dont il marque un tournant.

Après la retraite de son éditeur chez Random House, il passe chez Knopf, qui lui assure une plus grande couverture médiatique. Fait rarissime, il donne une interview au New York Times Magazine. Le premier tome de sa « Trilogie du confin », « De si jolis chevaux » sort en 1992 et reçoit des critiques élogieuses, mais surtout touche le large public qui échappait jusque-là à McCarthy. Le deuxième tome, « Le Grand Passage », sort en 1994, tiré à 200 000 exemplaires, et réédité à 25 000 avant la fin du premier mois en librairie. En 1998, « Des villes dans la plaine » clôt la trilogie. Bien qu’il soit moins remarquable que les deux premiers tomes, il les unit et les fait résonner avec Suttree

Dans le même temps, il se marie une troisième fois et déménage avec sa nouvelle femme à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, où il habite encore aujourd’hui. Non, Ce Pays n’est pas pour le Vieil Homme paraît en 2005, suivi en 2006 de La Route, où McCarthy raconte la lutte d’un homme et de son fils dans une Amérique post-apocalyptique. Non, ce n’est pas pour le vieil homme est en cours d’adaptation cinématographique par les frères Coen. Cormac McCarthy mène aujourd’hui une vie secrète, à l’instar d’un autre grand romancier américain à qui on l’a souvent comparé, Thomas Pynchon. A part les grandes lignes de sa biographie, nous savons peu de choses sur lui, si ce n’est qu’il n’aime pas parler d’écriture, que son roman préféré est Moby Dick, et qu’il est mis sur le même pied que Pynchon, DeLillo ou Philip Roth par le critique Harold Bloom.

McCarthy vit maintenant dans la Tesuque, Nouveau-Mexique, au nord de Santa Fe, avec sa troisième femme, Jennifer Winkley, et leur fils, John. Il vit dans une relative discrétion et accorde très rarement des interviews.

Son dernier roman, The Road (La Route), publié en 2006 aux États-Unis chez l’éditeur new-yorkais Alfred A. Knopf, obtient le prestigieux prix Pulitzer, et le pousse à sortir de sa campagne en accordant pour la première fois un entretien télévisé, conduit par la journaliste américaine Oprah Winfrey, et diffusé le 5 juin 2007.

Il a été publié en France en 2008 par les éditions de l’Olivier traduit de l’anglais par François Hirsch. Ce roman a été récompensé par le prix Pulitzer de la Fiction en 2007.

Dans une de ses rares interviews (avec le New York Times ), McCarthy révèle qu’il n’est pas un fan des auteurs qui ne sont pas « traiter des questions de vie ou de mort », citant Henry James et Marcel Proust à titre d’exemples.

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