Houellebecq Michel ♦ Sérotonine

Dans une France qui détruit ses campagnes et délaisse ses classes moyennes, le portrait sans concession d’un homme désabusé dans la quarantaine, au bord de l’explosion sentimentale et sociale. Ce roman sur les ravages d’un monde sans bonté, sans solidarité, aux mutations devenues incontrôlables, est aussi un roman sur le remords et le regret.

Houellebecq nous embarque dans un récit où son héros, profondément déprimé, revisite sa vie tant sur le plan professionnel que sur le plan amoureux.

Florent-Claude Labrouste, agronome, est un « quadragénaire fourbu », un « loser », un « raté » : les qualificatifs ne manquent pas pour désigner ce cadre moyen déprimé, figure tutélaire des romans de l’auteur.

Repoussant tout acte ou décision conflictuel, incapable de prendre sa vie en main, Florent, comme certains l’appellent, ne trouve refuge que dans l’ingestion d’houmous, et la prise d’un médicament : le Captorix, antidépresseur fictif, remède qui a pour effet de libérer de la sérotonine (l’hormone du bonheur, une hormone liée à l’estime de soi, à sa reconnaissance au sein du groupe) dans le corps, plus rapidement et plus efficacement que n’importe quel autre traitement équivalent. Mais celui-ci comporte des effets secondaires dont le principal est d’entraîner la perte de la libido et l’impuissance sexuelle.

Entre une compagne Yuzu une japonaise qu’il méprise, du fait de sa cupidité et qui le trompe éhontément dans des gangs-bangs humains (mais aussi canins), et un poste d’ingénieur agronome au ministère de l’Agriculture dont la vacuité n’a d’égale que la rémunération, son premier réflexe, avant de prendre le médicament, est de disparaître. Il ne veut pas mourir. Il préfère partir. S’échapper de sa propre condition d’homme blessé, fuir son impuissance morale à affronter la vie en société. Quitter une société impuissante à l’intégrer, mais aussi elle-même incapable de moralité.

Après avoir démissionné du ministère de l’Agriculture où il travaille, il s’installe donc dans un hôtel Mercure à la Porte d’Italie, puis va tenter de revoir ses anciennes amies. Il essaie aussi de dénicher un médecin pas trop moralisateur qui lui prescrirait six mois de Captorix, un antidépresseur, sans lui faire la morale.

Puis il quitte Paris et tente de retrouver Camille, le seul véritable amour de Florent-Claude, plus jeune que lui et avec qui il a vécu 5 ans. Elle l’a quitté quand elle a découvert qu’il la trompait avec Tam qui avait un « joli petit cul de black » auquel il n’a pas pu résister,  dont les parents habitent à Bagnoles de l’Orne.

Après leur rupture, elle s’est installée comme vétérinaire, aussi en Normandie, où elle vit sans homme avec un fils de 5 ans qu’elle a eu lors d’une rencontre d’un soir. Florent-Claude espère la reconquérir et pour y parvenir ne voit pas d’autre moyen que de tuer son enfant, ce que l’on peut trouver original. Ou saugrenu. Voire stupide. Qu’on peut aussi interpréter à l’infini comme une métaphore de la fin de la civilisation occidentale incapable de se reproduire, ou de l’amour impossible, ou de la femme inaccessible dès lors qu’elle est mère, ou de ce que vous voulez pourvu que ce soit désespéré…

Florent-Claude traverse une France qui piétine ses traditions, banalise ses villes, détruit ses campagnes au bord de la révolte. Il reprend contact avec son seul ami Aymeric, éleveur de vaches normandes et laitières en Normandie, personnage fascinant d’aristocrate-paysan, descendant d’une des plus prestigieuses familles aristocratiques françaises, ayant fait le choix d’une agriculture durable et raisonnée, et qui connaît une situation économique affligeante. La paysannerie est finie. Le constat est sans appel. L’industrialisation et le productivisme du néo-libéralisme envahit tous les secteurs, au mépris des règles de bon sens ou de santé collectives. Les accords de libre-échange tuent les producteurs locaux, au sens propre comme au figuré. C’était une idée qu’il peinait à concevoir dans son ancien bureau du ministère, qui deviendra évidente dans la réalité. Un constat amer sur notre société.

Il crève à petit feu. Victime de la politique libérale de l’Union Européenne et, quitté par une femme refusant de s’enterrer dans un trou paumé, il est devenu alcoolique au dernier degré.

Ce roman, outre le portrait d’un homme profondément dépressif, a dans les faits, une dimension quelque peu autobiographique : dans les deux cas, études d’Agro, emploi au ministère de l’Agriculture, installation en Andalousie dans la province d’Alméria, relation amoureuse avec une Asiatique… Le personnage quitte dès le début du roman son amie japonaise Yusu (La nouvelle épouse de Michel Houellebecq est japonaise!

Il faut savoir aussi que l’auteur, Michel Houellebecq – Michel Thomas de son vrai nom – a été élevé par sa grand-mère paternelle, dont il a repris le nom de jeune fille : Houellebecq, et que cette femme était originaire de la Manche. Il y a donc ici incontestablement une forme de retour aux sources qui se sent dans l’attachement qu’il exprime pour les lieux qu’il traverse (Manche, Orne, Calvados).

 

L’auteur :

  Michel Houellebecq (miʃɛl wɛlˈbɛk), né Michel Thomas, à la Réunion, le 26 février 1956 (acte de naissance), ou en 1958 (selon lui), est un écrivain français. Poète, essayiste, romancier et réalisateur, il est, depuis la fin des années 1990, l’un des auteurs contemporains de langue française les plus connus et traduits dans le monde.

  Son père, guide de haute montagne, et sa mère, médecin anesthésiste, se désintéressent très vite de lui, tandis que naît une demi-sœur quatre ans après lui. D’ailleurs, cette période de sa vie et cette solitude seront exprimées avec force dans ses romans. Dans un premier temps, ce sont ses grands-parents maternels, en Algérie, qui le prennent en charge.

  Puis, à six ans, il est confié à sa grand-mère paternelle Henriette, communiste, dont il a adopté le nom de jeune fille comme pseudonyme. Il vit à Dicy (Yonne), puis à Crécy-la-Chapelle.

  Après avoir été lycéen à Meaux, il suit les classes préparatoires aux grandes écoles au lycée Chaptal de Paris et intègre, en 1975, l’Institut national agronomique Paris-Grignon (INA P-G). À l’Agro, il fonde l’éphémère revue littéraire « Karamazov » pour laquelle il écrit quelques poèmes et entame le tournage d’un film intitulé « Cristal de souffrance ».

  Sa grand-mère meurt en 1978.

  Il sort diplômé de l’école en 1978 avec une spécialisation (fortuite) en « Mise en valeur du milieu naturel et écologie ».

  Il entre ensuite à l’École nationale supérieure Louis-Lumière, en section « cinématographe » (option prise de vues), mais en sort en 1981, avant d’avoir obtenu son diplôme. Cette même année naît son fils Étienne.

Il connaît ensuite une période de chômage, et un divorce qui engendre une profonde dépression nerveuse qui le conduit à faire plusieurs séjours en milieu psychiatrique.

Il débute en 1983 une carrière en informatique chez Unilog, puis au ministère de l’Agriculture, où il restera trois ans (cette période est racontée dans Extension du domaine de la lutte) et, enfin, à l’Assemblée nationale.

Il côtoie dans les années 90 Marc-Édouard Nabe, dont il est voisin d’immeuble. Mais les deux écrivains en devenir ne peuvent que constater leurs divergences esthétiques.

Michel Houellebecq publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, « Contre le monde, contre la vie », et collabore à de nombreuses revues dont Les Inrockuptibles. Il devient secrétaire administratif à l’Assemblée nationale et signe « Rester vivant ».

En 2000, il s’exile en Irlande puis, en 2002, il s’installe en Andalousie, dans le parc naturel de Cabo de Gata-Nijar.

Il publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, « Contre le monde, contre la vie », et collabore à de nombreuses revues dont Les Inrockuptibles. Il devient secrétaire administratif à l’Assemblée nationale et signe « Rester vivant ».

Ses deux premiers recueils de poèmes parus en 1991 passent inaperçus. L’ensemble des thèmes des livres à venir y sont déjà traités : solitude existentielle, dénonciation du libéralisme à l’œuvre jusque dans l’intimité des individus. Les deux recueils suivants seront primés (prix Tristan Tzara, en 1992, pour « La Poursuite du bonheur » et prix de Flore, en 1996. Mais c’est par la prose que l’auteur accédera au succès public.

En 1994, son premier roman, « Extension du domaine de la lutte », est publié par Maurice Nadeau après avoir été refusé par de nombreux éditeurs. Il fait de Houellebecq le précurseur d’une génération d’écrivains décrivant la misère affective de l’homme contemporain. Loué sur France Inter par Michel Polac et au Cercle de minuit par Laure Adler, le roman rencontre un succès public relatif (comparativement aux 30 000 exemplaires vendus lors de la sortie des « Particules élémentaires » quatre ans après), mais deviendra rapidement « culte ».

Il est adapté au cinéma en France par Philippe Harel en 1999 et, à la télévision danoise, par Jens Albinus en 2002.

En 1998, « Les Particules élémentaires », son roman suivant, provoque un tapage médiatique, dû en partie à l’exclusion de son auteur de la revue « Perpendiculaire » à laquelle il appartenait, pour incompatibilité d’idées. Le comité de rédaction de la revue publie dans « Le Monde » une tribune attaquant Houellebecq sur ses idées sociales et politiques présumées. Cette polémique est largement exploitée par l’éditeur Flammarion qui cesse de financer la revue en question. « Perpendiculaire » cesse de paraître et Houellebecq bénéficie d’un surcroît de visibilité.

  À la surprise générale, « Les Particules élémentaires » n’obtient pas le prix Goncourt, décerné à Paule Constant pour « Confidence pour confidence », roman que la presse démolira et que Houellebecq jugera « complétement nul ». Il obtient cependant le prix Novembre, décerné par un jury dans lequel figure Philippe Sollers, cité dans le roman, et est élu par la rédaction de la revue Lire « meilleur livre de l’année 1998 ».

   Houellebecq a partagé avec son traducteur, Frank Wynne, le prix IMPAC 2002 pour « Atomised », traduction des Particules élémentaires.

  Houellebecq a aussi signé les paroles de l’album « Présence humaine », proche du style de sa poésie. Il n’hésite pas à chanter ou plutôt à parler sur son album, qu’il a également interprété lors de quelques concerts, accompagné du groupe « AS Dragon ».

  En 2004, Michel Houellebecq fait l’objet d’un « transfert » de son ancien éditeur, Flammarion, vers les éditions Fayard, au sein du groupe « Hachette Livre » qui, lui-même appartient au puissant groupe Lagardère ; cela avec des conditions financières inhabituelles dans l’édition française et l’assurance de voir son futur roman porté sur le grand écran.

Lors de la rentrée littéraire 2005, il occupe, avec « La Possibilité d’une île », pour lequel il reçoit le prix Interallié, une grande partie des pages « culture » des médias, éclipsant les 600 autres nouveautés de la « rentrée littéraire ». Toutefois, les ventes du livre sont finalement, moindres que prévu (300 000 exemplaires vendus contre 400 000 espérés).

  En 2007, Houellebecq travaille sur la pré-production du film « La Possibilité d’une île » tiré de son roman, film qu’il réalise lui-même avec Benoît Magimel dans le rôle principal. Lors de la sortie sur les écrans, en 2008, le film est un échec commercial et critique.

En 2008, Houellebecq publie « Ennemis publics », une série d’échanges épistolaires par e-mails avec Bernard-Henri Lévy.

  Il est révélé par les romans « Extension du domaine de la lutte » et, surtout par « Les Particules élémentaires » qui le fait connaître d’un large public.

Ce dernier roman, et son livre suivant « Plateforme », sont considérés comme précurseurs dans la littérature française, notamment pour leur description au scalpel, mais non sans humour, de la misère affective et sexuelle de l’homme occidental dans les années 1990 et 2000.

  En 2010, il publie « La Carte et le Territoire » chez Flammarion, pour lequel il obtient le prix Goncourt 2010. Ayant plusieurs fois échoué à remporter ce prix pour lequel il avait déjà été pressenti, Michel Houellebecq déclare « [Maintenant que j’ai le Goncourt], on ne se demandera pas si je vais avoir le Goncourt ou non la prochaine fois, ce sera moins de pression, plus de liberté, même si j’ai toujours été assez libre ».

  De façon générale, Houellebecq accorde une place importante à son œuvre d’essayiste. Il est intervenu dans Les Inrockuptibles, dans Perpendiculaire, L’Atelier du Roman, Immédiatement, ainsi que dans la presse internationale. D’où les controverses…

Dans un entretien accordé au magazine « Lire » suite à la sortie de « Plateforme » en 2001, Michel Houellebecq reconnait entre autres : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré… effondré. » Il déclare également, dans la même interview que « les juifs sont plus intelligents et plus intéressants que la moyenne ». Il est alors accusé d’islamophobie ou de racisme antimusulman par diverses associations musulmanes. Le MRAP et la Ligue française des droits de l’homme qui l’intentent en justice sont déboutées, le tribunal constatant que les propos de Michel Houellebecq relevaient du droit à la critique des doctrines religieuses et considérant que la critique d’une religion ne pouvait s’apparenter à des propos racistes, quant à eux interdits par la loi française.

  Michel Houellebecq a déclaré la sympathie qu’il avait pour le mouvement raëlien (son roman « La Possibilité d’une île » en est d’ailleurs inspiré en partie). À la lecture du roman, il apparaît toutefois que cette « sympathie » ne se rapporte en aucun cas à une adhésion aux croyances raëliennes, étant donné la manière dont sont présentés la secte et son gourou (la description des dirigeants de la secte oscille entre leur ridicule et leur talent pour la manipulation, et le gourou lui-même semble ne pas croire à son propre dogme).

  Le style de Michel Houellebecq utilise des emprunts à d’autres artistes ou plus généralement à la société de consommation (name dropping). Il a par exemple repris des passages de Wikipédia dans son roman de 2010, « La Carte et le Territoire ». Plusieurs passages semblent en effet des emprunts peu retravaillés par l’auteur, qui cherche ainsi à reproduire un style objectif. Il pratique volontiers le name dropping, ce qui lui a été reproché par Tahar Ben Jelloun lors de la polémique sur son roman « La Carte et le Territoire ».

Figure controversée mais néanmoins très renommée de la littérature contemporaine française, Michel Houellebecq se fait connaître avec des œuvres provocantes telles que « Extension du domaine de la lutte » ou « Plateforme ». Ses œuvres multiples, traitent avec un accent toujours polémique de thèmes comme la solitude, le détachement du monde, l’absurdité de la vie professionnelle ou la misère sexuelle.

Une rencontre décisive bouleverse son parcours : Michel Bulteau, directeur de la Nouvelle Revue de Paris, lui propose de participer à la collection des « Infréquentables » qu’il a créée aux éditions du Rocher.

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