Mathieu Nicolas ♦ Leurs enfants après eux

Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt…

cette France de l’entre-deux, celle des villes moyennes et des zones pavillonnaires, où presque tout le monde vit et qu’on voudrait oublier.

Août 1992. Une vallée perdue quelque part à l’Est, résignée, comme rouillée, abîmée, brisée à l’ombre des hauts fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a 14 ans, et avec son cousin, ils s’emmerdent comme ce n’est pas permis. Anthony ne veut pas de la vie qui l’attend : « licencié, divorcé, cocu ou cancéreux ». C’est élevé dans ce milieu, qu’il ambitionne d’être quelqu’un d’autre, ne plus vivre sa vie à moitié, prisonnier de rouages qu’il ne maîtrisera jamais. Il veut exister. C’est là qu’ils décident de voler un canoë pour aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus.

Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.

L’action se déroulera sur quatre étés : 1992, 1994, 1996, 1998.

Etre raisonnable, c’est ce que toute leur vie leur enjoint de faire : leurs familles résignées, les formations sans débouchés, les administrations donneuses de leçons ou les emplois abrutissants. Se taire, ne pas faire de vague, accepter sa condition. Mais à 14, 16, 18 ou 20 ans, on n’a pas l’âge d’accepter une « vie à peu près », une « vie peinarde et modérément heureuse », et se satisfaire « de salaires décents et d’augmentations raisonnables ».
Fuir, partir, tout quitter, tout sauf cette « vie réduite et anesthésiée ». Et en attendant le grand soir, avant le «pincement des petits matins blêmes » s’oublier dans la drogue ou l’alcool, s’occuper avec des menus larcins ou construire des trafics interdits mais remplis d’espoir, se griser de vitesse sur un vélo, une mobylette ou une moto. Courir, s’échapper. Et aimer, s’enivrer d’amour à en crever.

Est-on condamné à mener l’existence de nos parents ? Peut-on conjurer le sort et lever la malédiction, quitte à prendre des chemins de traverse ? Ses pères, ouvriers au chômage qui rabâchent la mémoire ouvrière et donnent à ceux qui ne l’ont pas vécu le sentiment d’être passés à côté de l’essentiel. Ses pères immigrés, « suspendus entre deux rives, mal payés, mal considérés, déracinés, sans héritage à transmettre. » Ses mères qui «  finissaient toutes effondrées et à moitié bonniches, à ne rien faire qu’assurer la persistance d’une progéniture vouée aux mêmes joies, aux mêmes maux »

 

Le roman traite de l’adolescence dans les années 1990. Chronique sociale centrée sur un groupe d’adolescents qui connaît ses premiers émois et découvre l’envie de fuir cette Heillange (Hayange, évidemment) où on est «licencié, divorcé, cocu ou cancéreux».

Ce grand roman qui vibre d’une douleur sourde retranscrit avec justesse et sensibilité les affres de l’adolescence, et dit l’agonie du monde ouvrier et le mensonge de l’égalité des chances.

« AU DÉPART, ON POURRAIT TENTER CETTE HYPOTHÈSE : un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.

D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.

L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.

Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire. »            Nicolas Mathieu

 

L’auteur :

Nicolas Mathieu, né le 2 juin 1978 à Épinal dans les Vosges, est un écrivain français. Il passe son enfance à Golbey, commune limitrophe d’Épinal dans les Vosges, dans le quartier pavillonnaire populaire de la Jeanne d’Arc, du nom d’une entreprise de commerce de gros en alimentation qui y logeait ses employés jusqu’à sa fermeture. Son père est électromécanicien, sa mère comptable. Scolarisé dans une école privée, il y découvre un milieu plus favorisé : « La différence sociale avec les autres élèves n’a pas toujours été facile à vivre. D’ailleurs, ça me définit encore aujourd’hui. » Il y trouve cependant l’encouragement d’enseignantes devant ses premiers essais d’écriture. « Vers l’âge de 14 ans, je savais que je voulais être écrivain mais j’ai mis très longtemps à y parvenir. Parce que ce chemin de l’écriture, je l’ai fait tout seul, et ça a été long et douloureux. »

Il rédige un mémoire universitaire de maîtrise en arts du spectacle à l’université de Metz intitulé « Terrence Malick : portrait d’un cinéaste en philosophe », sous la direction de Jean-Marc Leveratto.

 Après des études d’histoire et de cinéma, il s’installe à Paris où il exerce toutes sortes d’activités : journaliste pour un site d’information en ligne Web Air Lorraine, rédacteur dans une agence de reporting (2008).

Il écrit un premier roman vers 22 ans, « mais c’était une purge narcissique » qu’il garde dans ses tiroirs.

Il participe également à des concours de nouvelles, gagne parfois, écrit quelques scénarios.

C’est ainsi qu’il finit par concevoir un documentaire sur Edgar Faure (réal. Bernard Favre) pour France 5. Lecteur des romans et des chroniques de Jean-Patrick Manchette, le polar s’impose naturellement à lui pour «raconter des histoires sociopolitiques sans être ennuyeux », explique-t-il.

Amateur de romanciers américains comme George Pelecanos, Pete Dexter ou Harry Crews, lui aussi veut écrire sur ces petits Blancs paumés qui vivent dans la France périphérique, en remplaçant simplement le whiskey par le Picon. C’est un job alimentaire de greffier pour des comités d’entreprises qui va lui fournir son sujet. Au moment de la crise des subprimes, il assiste en effet à de nombreux plans sociaux. Charrettes de licenciements, classe ouvrière à bout de souffle, violence sociale : tout est là.

Ainsi naît son premier roman Aux animaux la guerre, qui se situe dans une petite vallée des Vosges, en 2008, quand ferme la dernière usine du coin. Celui-ci sort en 2014 et remporte cette même année le prix Erckmann-Chatrian et, en 2015, le prix Mystère de la critique et le prix du roman du Festival du goéland masqué. Il est adapté à la télévision pour France 3, dans une série homonyme. Ce succès le rassure enfin sur son état d’écrivain : « Jusqu’à mes 35 ans, j’ai bouffé de la vache enragée, je vivais de petits boulots. Longtemps, j’ai craint de m’être fourvoyé dans cette voie… »

Nicolas Mathieu obtient le prix Goncourt le 7 novembre 2018, pour son deuxième roman, Leurs enfants après eux, paru en août 2018, qui est le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt.

Aujourd’hui, Nicolas Mathieu vit à Nancy et partage son temps entre l’écriture et le salariat.

Œuvre

  • Aux animaux la guerre, 2014
  • Paris-Colmar, Le Monde: SNCF, coll. « Les Petits Polars du Monde » no 9, 2015
  • Leurs enfants après eux – Prix Goncourt 2018

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