Indridason Arnaldur ♦ La femme de l’ombre

Second roman d’une nouvelle trilogie : « La trilogie des ombres ». Dans cette trilogie, Arnaldur Indridason traite d’une période de transformation accélérée de son pays, au début des années 1940, lorsque l’Islande bascule de l’influence des Britanniques à celle des Américains.

Printemps 1943, les troupes alliées déployées en Islande, sur une île encore préservée des folies du monde moderne, loin des fureurs de la seconde guerre mondiale, profitent de leur isolement pour prendre du bon temps. Les islandais, eux, vivent bon gré mal gré « la situation ».

En hiver 1942, ceux vivant en Europe du nord pour diverses raisons (travail, formation universitaire, santé …) sont évacués par un convoi exceptionnel de Petsamo en Norvège à Reykjavik (via Trondheim et les Orcades). Ce rapatriement est le résultat de l’invasion du Danemark par l’Allemagne nazie : si le régime du Troisième Reich tolère ce projet, reconnaissant ainsi la neutralité de l’Islande, il n’en surveille pas moins le trajet.
De retour au pays à bord du paquebot Esja, les islandais vont découvrir de nouvelles donnes et vont devoir s’adapter à « la situation », aux changements irrémédiables qu’elle entraîne. La « Situation » désigne à la fois la période charnière de 1940 à 1945, mais également les liaisons entre les femmes islandaises et les soldats étrangers.

A Reykjavik, le commissariat de Posthustraeti ne désemplit pas, les troubles sur la voie publique, les affaires de mœurs, accrochages entres autochtones et soldats imbibés sont de plus en plus fréquents… Notre binôme, formé de Flovent, la recrue locale de la police criminelle islandaise, et de Thorson, canadien/islandais et policier militaire, tous les deux trentenaires discrets et assez solitaires, va être mis à rude épreuve. Liés par un même attachement à leur île, même si l’un n’a jamais quitté Reykjavik, et que l’autre revient du Canada où ses parents ont émigré, ils sont liés peut-être aussi par une fêlure bien enfouie : Flovent incapable de couper le cordon avec un père dépendant, et Thorson s’interrogeant sur sa propre identité sexuelle.

Si les deux années passées depuis « Dans l’ombre » ont amélioré leur complicité et a développé une solide collaboration sinon une belle amitié, elles ne les ont pas encore assez aguerris aux méthodes d’investigation, parfois maladroits.

La mort d’un jeune homme victime d’une agression d’une sauvagerie inouïe, défiguré à coup de bouteilles cassées non loin du bar à soldats, le Picadilly, un bar fréquenté par les GI, et la découverte d’un corps rejeté par la mer semant l’émoi à Reykjavík, vont leur permettre d’affiner leur coopération.

Il leur tombe à chacun un cadavre sur les bras. Au flic islandais Flovent, le corps non identifié rejeté par la mer. Au policier militaire Thorson, le jeune homme massacré près derrière Le Picadilly.

Nos deux policiers, ne sont pas au bout de leur peine et devront affronter le mutisme des certains témoins mais surtout cette grande et immensément organisée institution qu’est « l’armée ». Ils vont suivre des pistes contradictoires et dangereuses : officiers corrompus, Gestapo, vulgaires voyous… Et c’est surtout sur leur ténacité qu’il va falloir compter. Baldur le médecin légiste leur apportera une aide précieuse.

Les pistes sont aussi brouillées par le développement d’une intrigue parallèle : la quête d’une jeune femme Carolina, dont le fiancé Osvaldur, jeune étudiant en médecine inscrit à la faculté de Copenhague, a été dénoncé et arrêté par la gestapo au Danemark. Le jeune homme s’est  rapproché d’un autre étudiant, Christian, danois, qui veut mener des actions contre l’occupant.

Cette jeune Islandaise ayant travaillé en Norvège et en Suède profite de l’autorisation des Allemands de rentrer au pays. Elle attend Osvaldur à Petsamo, une ville tout au nord de la Finlande, pour embarquer sur le paquebot Esja. Mais le jeune homme n’arrive pas. Elle apprend pendant le voyage son arrestation.

Arnaldur Indridason, en explorant cette période mouvementée, continue de nous immerger avec « La femme de l’ombre » dans une Islande occupée par les Alliés, et la confrontation de ces deux cultures qui apportent son lot de changement des mentalités. Avec une habileté subtile, il met en scène des personnages attachants, tendres ou cruels, des vies bouleversées, des histoires surprenantes dans un pays occupé. Le lecteur assiste au développement d’activités lucratives propre à ces périodes troubles. Un beau livre captivant.

Le troisième et dernier volet de la trilogie s’appellera : Passage des ombres, programmé pour le printemps 2018.

 

L’auteur :

Arnaldur Indriðason, né le 28 janvier 1961 à Reykjavík, est un écrivain islandais, fils de l’écrivain Indriði G. Þorsteinsson, né en 1926, dans le nord de l’Islande, qui vivait dans le plus grand dénuement ayant été élevé dans une maison en tourbe.  Comme presque tous les Islandais, il est désigné par son prénom, Arnaldur. Son patronyme (qui, selon la tradition islandaise, est une simple marque de filiation, « Fils de Indrid », pour le distinguer de d’autres Arnaldur) est parfois transcrit par Indridason comme dans ses livres traduits en français, alors que la translittération correcte devrait être Indridhason, le dh se prononçant comme le th dans l’anglais the.

Quand Arnaldur Indriðason est né, son père habitait dans un immeuble récemment construit à Reykjavik. Lui aussi était écrivain, et ses romans traitaient de ces changements. Le plus célèbre, Terre et fils, racontait ainsi l’histoire d’un jeune homme contraint de quitter sa campagne.

En 1996, Arnaldur Indriðason obtient un diplôme en histoire à l’université d’Islande. Journaliste au Morgunblaðið en 1981-1982, il devient scénariste indépendant.

De 1986 à 2001, il travaille comme critique de films pour le Morgunblaðið. Aujourd’hui, il est l’auteur de quinze romans policiers dont 7 ont été traduits en français — dont plusieurs sont des best-sellers.

Arnaldur Indriðason publie son premier livre, Synir duftsins (littéralement « Fils de poussière », inédit en français) en 1997. Cette publication marque pour certains, comme Harlan Coben, le départ d’une nouvelle vague islandaise de fiction criminelle. Quand il commence à écrire, en 1997, le roman policier a mauvaise réputation en Islande, ce n’est pas un genre « noble », la plupart des auteurs le tiennent pour un divertissement de médiocre qualité. Aujourd’hui, heureusement, le malentendu a été levé. Il y a une autre raison qui explique cette absence de tradition du roman policier, pourtant florissant dans le reste de la Scandinavie : son pays ne comptait que peu de criminels, fort peu de meurtres, et par conséquent peu d’enquêtes de police. Imposer un personnage de flic avec un nom typiquement islandais, des histoires qui se passent dans les rues de Reykjavík et des personnages qui vivent comme des Islandais constituait alors un véritable défi ! Les gens n’y croyaient pas. Mais depuis quinze ans, les crimes, ceux liés au trafic de drogue en particulier, se sont multipliés et sont devenus extrêmement violents. La société a profondément changé, elle est essentiellement urbaine. C’est de ce changement qu’il essaie de rendre compte, et ses romans s’inscrivent dans ce qu’on appelle le « réalisme social ».

Aux côtés d’Arni Thorarinsson, également auteur islandais de polars, Arnaldur déclare qu’« il n’existe pas de tradition de polar en Islande. [À cet état de fait, il y a deux raisons.] L’une tient en ce que les gens, y compris les écrivains, considéraient les histoires policières comme des mauvais romans […]. La deuxième raison, c’est que beaucoup d’Islandais ont longtemps cru en une sorte d’innocence de leur société. Très peu de choses répréhensibles se produisaient, et le peu de faits divers ne pouvaient pas donner lieu à des histoires policières. Ce qui explique qu’à [leurs] débuts, Arni Thorarinsson ou [Arnaldur ont] eu du mal à (s’)imposer [dans les milieux littéraires islandais]. »

Il fut nommé à maintes reprises écrivain le plus populaire d’Islande.

En 2004, ses livres ont fait partie des dix livres les plus empruntés à la Bibliothèque municipale de Reykjavík.

Ces livres ont été publiés dans 26 pays et traduits en allemand, danois, anglais, italien, tchèque, suédois, norvégien, néerlandais, catalan, finnois, espagnol, portugais et français.

Deux de ses œuvres : « La Cité des jarres » et « Hiver arctique » ont reçu, en 2002 et 2003, le Prix Clé de verre, la plus haute distinction scandinave.

Il a également gagné le « Gold Dagger Award », prix littéraire britannique, en 2005 pour « La Femme en vert », et son roman « L’Homme du lac » (Métailié, 2008) a reçu le Prix polar européen du Point.

Il est le premier à recevoir The Glass Key Prize du Skandinavia Kriminalselskapet, deux années consécutives.

En 2011, il reçoit le 1er Prix Boréales-région Basse-Normandie du Polar Nordique à l’occasion de ce festival et le prix espagnol RBA du roman noir en 2013.

Cet écrivain partage désormais une reconnaissance internationale avec Arni Thorarinsson, Jon Hallur Stefansson, Stefan Mani et Yrsa Sigurðardóttir, eux aussi traduits en français.

Arnaldur Indriðason a adapté trois de ses livres pour la radio du service audiovisuel islandais RÚV. Le producteur islandais Baltasar Kormákur a travaillé à une adaptation de Mýrin, La Cité des Jarres (titré Jar City en français et sorti en France en septembre 2008).

Snorri Thórisson travaille sur une production internationale de Napóleonsskjölin. Arnaldur Indriðason est actuellement en collaboration avec l’Icelandic Film Fund pour l’écriture de deux scénarios d’après deux de ses nouvelles.

Il vit à Reykjavík avec sa femme et ses trois enfants. Les deux auteurs ayant fortement influencé Arnaldur Indriðason sont Maj Sjöwall et Per Wahlöö, deux écrivains suédois qui ont imaginé, dans les années 1960, les aventures de l’inspecteur Martin Beck.

BIBLIOGRAPHIE

Enquêtes d’Erlendur Sveinsson :

  1. Synir duftsins (1997) – Inédit en français
  2. Dauðarósir (1998) – Inédit en français
  3. La Cité des Jarres : Mýrin (2000) – Prix Cœur noir, Prix Mystère de la critique en 2006, Prix Clé de verre en 2002 du roman noir scandinave
  4. La Femme en vert : GrafarÞögn (2001) – Prix Clé de verre en 2003 du roman noir scandinave, Prix “The CWA Gold Dagger” en 2005(UK), Grand Prix des lectrices de Elle Policier en 2007, Prix Fiction 2006 du livre insulaire de Ouessant
  5. La Voix : Röddin (2002) – Prix “The Martin Beck Award” en 2005, Grand Prix de Littérature Policière 2007, Lauréat du Trophée 813
  6. L’Homme du Lac : Kleifarvatn (2004)
  7. Hiver arctique : Vetrarbotgin (2005)
  8. Hypothermie : Harðskafi (2007)
  9. La rivière noire : Myrká (2008)
  10. La muraille de lave : Svörtuloft (2009)
  11. Etranges rivages : Furðustrandir (2010)
  12. Le duel : Einvígið (2011)
  13. Les nuits de Reykjavik : Reykjavíkurnætur (2012)
  14. Le lagon noir : Kamp Knox (2014)
  • Les enquêtes d’Erlendur – Omnibus reprenant les 3 premiers tomes d’Erlendur.
  • “Avant Erlendur” – Enquête de Marion, futur mentor d’Erlendur
  • Le duel

Trilogie des ombres :

  1. Dans l’ombre : Þýska húsið (2015)
  2. La femme de l’ombre : Petsamo (2016)
  3. Passage des ombres : Skuggasund (2013) – Parution en France au printemps 2018

 

Autres :

  • Opération Napoléon : Napóleonsskjölin (1999)
  • Betty : Bettý (2003)
  • Le livre du roi : Konungsbók (2006)
  • Skuggasund
  • Leyndardómar Reykjavíkur (2000)  – roman dont chaque chapitre fut rédigé par un auteur différent
  • Reykjavík-Rotterdam (2008), scénario du film de Óskar Jónasson, en collaboration avec le metteur en scène

Les romans :

Les principaux romans d’Arnaldur Indriðason mettent en scène la même équipe d’enquêteurs, dont l’abrupt Erlendur Sveinsson, torturé par la disparition de son frère alors qu’il n’était qu’un enfant et tourmenté par sa fille toxicomane. Ce sont ces souffrances et les conditions qui les ont engendrées qui intéressent particulièrement Arnaldur car « le bonheur se suffit à lui-même, il n’y a rien à en dire ».

Son prénom « Erlandur » signifie « étranger ». Peut-être parce qu’il est déraciné. Il est d’abord étranger à la tradition littéraire islandaise, où ce type de personnage n’existait pas jusqu’alors.

D’une certaine façon, Erlendur est un hors-la-loi littéraire. Il est également un étranger dans la ville. Il est né dans une ferme dans les fjords de l’Est, après la guerre, au moment où le mouvement d’exode rural est déjà amorcé, avec ses parents, dans des conditions qui n’étaient pas très différentes de celles des siècles précédents. L’agriculture islandaise, c’était la petite exploitation familiale et l’élevage des moutons. Le peuple vivait dans une pauvreté et un dénuement extrêmes. Le pays était régulièrement affligé par les famines ou les disettes, conséquences d’hivers violents, d’étés difficiles, mais aussi de tremblements de terre et d’éruptions volcaniques parmi les plus terribles d’Europe. Il y a vécu toute sa jeunesse et n’est venu que plus tard habiter à Reykjavík, à l’instar de nombre de ses compatriotes.

Et puis c’est un étranger dans l’époque où il vit. Erlendur est un homme du passé, nostalgique de l’Islande traditionnelle, il est profondément mélancolique.

L’Islande est passée, en quelques décades, d’une société de paysans et de pêcheurs pauvres à une société urbaine, citadine, parmi les plus riches de la planète. On sait bien que des changements économiques et sociaux aussi radicaux laissent toujours des gens sur le côté de la route. Erlendur fait partie des laissés-pour-compte de cette révolution. Il connaît intimement la difficulté de vivre en Islande. Le paysage est sauvage, fascinant, mais aussi redoutable et dangereux. Le temps peut changer en quelques instants ; la tempête, se lever brutalement. Depuis toujours, les Islandais ont su que quand un homme quittait une ferme pour se rendre dans une autre il n’était jamais sûr d’arriver à destination. Parfois, il arrivait totalement frigorifié et on le sauvait de justesse. Parfois, il mourait en chemin, dans la tempête. Parfois, il s’écartait de la route, se perdait dans le brouillard ou la neige, et son corps n’était jamais retrouvé.

Cela arrive encore aujourd’hui aux chasseurs d’oies ou de perdrix. Des centaines d’histoires de ce genre ont été consignées dans des livres – un véritable genre littéraire – qu’Erlendur collectionne car il est hanté par la disparition de son petit frère, dans une tempête, quand ils étaient enfants.

Ses romans sont régulièrement des prétextes à un voyage dans le passé, tel l’Homme du lac, où l’enquêteur Erlendur trouve un squelette vieux de quarante ans, faisant appel au passé communiste d’une partie des Islandais durant la guerre froide. Arnaldur déclare à ce propos : « Je m’intéresse aussi aux squelettes qui collent aux basques des vivants. Ce qui m’intéresse le plus, ce sont les « squelettes vivants », pourrait-on dire. Mes romans traitent de disparitions, mais ils ne traitent pas principalement de la personne qui a disparu, plus de ceux qui restent après la disparition, dans un état d’abandon. Je m’intéresse à ceux qui sont confrontés à la perte. Ce sont ces gens-là que j’appelle les « squelettes vivants » : ils sont figés dans le temps. […] J’aime beaucoup remonter le temps, et envoyer mes personnages sur les traces du passé. J’aime exhumer des événements oubliés. Le temps en tant que concept est quelque chose qui m’intéresse énormément – la manière dont le temps passe, mais aussi son influence, les conséquences de son passage sur nos vies. J’aime déceler les liens entre une époque et une autre. Évidemment, la thématique du temps est une partie très importante des histoires que je raconte, que ce soit son pouvoir destructeur ou son pouvoir de guérison qu’il peut avoir. Même si dans « La Femme en vert » Erlendur déclare que le temps ne guérit aucune blessure. »

 Dans L’Homme du lac, l’écrivain s’appuie sur une donnée géologique réelle : le lac de Kleifarvatn à vingt-cinq kilomètres au sud de Reykjavik, se vide périodiquement. C’est ainsi que, dans le livre, une hydrologue découvre un squelette sur le fond sablonneux.

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