Belleto René ♦ Hors la loi

hors la loiDans l’immédiat, résumer « Hors la loi », ce roman-fleuve, nécessite d’adopter la technique radicale de Woody Allen qui résumait ainsi « Guerre et Paix » : « Ca parle de la Russie ».

Avec Hors la loi, René Belleto signe un ouvrage inclassable dont le héros, Luis Archer, professeur de musique à Paris, se lance sur la piste semée de cadavres de la belle Clara.

A mi-chemin entre le thriller et le roman français, « Hors la loi » tisse et dénoue les liens qui unissent les destins de ces personnages. Roman noir mâtiné de science-fiction, ce texte complexe et pourtant fluide, où chaque détail fait signe et sens, est tout autant une interrogation sur le hasard et la destinée qu’une histoire d’amour hantée par le mal, un mal insituable et aux formes multiples, qu’il s’agisse de la très satanique date du 6 juin 1966, des morts tragiques qui ponctuent la quête du narrateur, ou du personnage d’Irène, parfait négatif de Clara. Entretien avec l’auteur de L’Enfer (Prix du Livre Inter et Prix Fémina 1986) et de La Machine, qui fait une nouvelle fois montre de sa maestria.

Donc, « Hors la loi » parle d’un type qui se trouve souvent au mauvais endroit au mauvais moment.

Luis Archer est professeur de musique dans un cours privé pour jeunes filles dans le IX e arrondissement de Paris, quartier qu’il habite lui-même et où il fréquente le Shopi de la rue des Martyrs et le Picard de l’avenue Trudaine (ce dernier jouant un rôle non négligeable dans l’histoire puisque Archer manquera de peu d’y laisser sa peau). C’est un musicologue averti, capable de disserter sur une obscure pièce de la Renaissance de Jehan Tabourot ou un chant flamenco de Manuel Ortega Suarez, dit Manolo Caracol. On reconnaîtra dans cette propension à truffer son texte de notations érudites l’un des jeux récurrents de Belletto. En revanche, l’auteur met en sourdine, si l’on ose dire, les surabondantes références relatives à la hi-fi qui jalonnent son œuvre. On notera tout de même l’apparition d’un nouveau lecteur de disques M + A Mimetism II et la confirmation, d’un roman à l’autre, de la supériorité des enceintes Spendor, conçus par deux Anglais, mari et femme, Spencer et Dorothée, d’où leur nom.

En attendant de connaître la réponse que Luis Archer donnera à cette question d’ordre ontologique, s’il en donne une, contentons-nous de signaler qu’il va être témoin d’un nombre anormalement élevé de meurtres, de suicides, de disparitions et d’enlèvements au regard de la statistique. L’une de ses élèves préférées – un peu trop si l’on en croit la rumeur mal intentionnée répandue par le nuisible directeur du cours de la rue des Martyrs – est assassinée dans des conditions aussi étranges que sauvages. Les soupçons, infondés, se porteront sur Archer, qui assistera malencontreusement, un peu plus tard, au suicide du père de la jeune fille, ce qui redoublera l’intérêt de la police à son égard. Plus tard encore, le musicologue, entre autres péripéties, sera le premier à découvrir le double assassinat du 3, impasse du Midi, à Saint-Maur, celui de son meilleur ami Maxime, le corps truffé de plombs, mais néanmoins encore solidement agrippé au cou de son tueur, lui-même mort par étranglement. Fuyant la scène du crime avant l’arrivée de la police, le destin capricieux de Luis Archer l’amènera à partager celui d’une sublime jeune femme, Clara Nomen.

Luis découvrira que Clara et lui ont deux choses en commun.

– Un : les grands-parents de Clara ont été assassinés sur une petite route d’Ile-de-France, sans mobile apparent, le 6 juin 1966. Cette date, qui fait étrangement écho au chiffre de la Bête 666, se trouve aussi celle de la naissance de Luis Archer.

– Deux : trottent dans la tête de Clara et de Luis le même entêtant quatrain – « Amours rêvés de ma jeunesse/Se sont enfuis avec le temps/Mais que jamais ne disparaisse/Le souvenir que je t’attends » – dont ils ne parviennent ni l’un ni l’autre à retrouver l’auteur.

La résolution de ces troublantes coïncidences ne viendra – si elle advient -qu’après un bref passage de Clara par la planète Nomen, distante de quelque 30 milliards d’années-lumière du IX e arrondissement de Paris, et qui sera nommée ainsi par l’extra-terrestre Axel Stkouspr, amoureux transi de Clara.

Dans cette fantasmagorie macabre menée de main de maître par Belletto, le mobile des meurtres et la découverte des coupables comptent moins, on l’aura compris, que la jouissance de la digression. Et de la transgression.

 

L’auteur :

  René Belletto est un écrivain français né à Lyon 2ème arrondissement, le 11 septembre 1945.

 René Belletto suit des études de lettres au lycée du Parc à Lyon. De 1976 à 1982, il est critique de films pour l’hebdomadaire Lyon Poche sous le nom de François Labret.

 Il devient journaliste pour « Lyon-Poche » après des études de Lettres.

 En 1986, il publie « L’Enfer » aux éditions P.O.L. et reçoit 2 prix, puis chez le même éditeur : « La Machine » (1990), « Ville de la peur » (1997) ou encore « Coda » en 2005.

Son premier livre Le Temps mort reçoit en 1974 le prix Jean Ray de littérature fantastique. Mais c’est en 1981 qu’il connaît la consécration avec Le revenant, qui obtient le prix de l’Eté VSD Radio Monte-Carlo, suivi par Sur la t erre comme au ciel qui lui vaut le Grand prix de littérature policière en 1983.

 En 1986 L’Enfer, troisième roman ayant pour cadre sa ville natale, est distingué du prix Femina. Avec La Machine, il aborde le thème fantastique des échanges d’identités. Par la suite, il écrit un scénario pour une série télévisée puis le développe dans deux romans policiers : Régis Mille l’éventreur (1996), Ville de la Peur (1997), pour les conclure par un roman sophistiqué, Créature (2000), qui plonge l’intrigue et les personnages dans un monde parallèle. Il effectue ce faisant la synthèse entre ses talents d’auteur de policiers et de fantastique.

Parallèlement, René Belletto développe une œuvre beaucoup plus sophistiquée et aboutie, voire expérimentale dans certains cas. Cette démarche transparaît dans son récent Coda (2005).

Reviennent dans son oeuvre pour le bonheur des lecteurs un certain nombre de lieux (Lyon par exemple), d’objets (voitures Lancia et matériel haute fidélité) ajoutés à la musique qui est omniprésente.

René Belletto n’avait pas donné de ses nouvelles depuis cinq ans : il était sur la planète Nomen, dans le IX e arrondissement de Paris. Cette dernière phrase, dont nous tenterons d’élucider plus loin l’apparente incongruité, surprendra les lecteurs peu familiers des dérapages spatio-temporels de Belletto. Les autres reconnaîtront la marque de fabrique de l’auteur de « La Machine » et de « Créature ».

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