Chessex Jacques ♦ Pardon mère

Pardon mèreRécit autobiographique, son livre est aussi une lettre d’amour post mortem adressée à celle que l’écrivain vaudois n’a pas su vénérer.

Pardon à celle qu’il n’a pas su aimer lorsqu’elle était vivante et qu’il porte aujourd’hui en lui comme on porte en soi la lumière de Dieu.

A sa mère, morte il y a sept ans, Jacques Chessex consacre ce livre plein de chagrin et de regret – une demande de pardon, d’une douceur déchirante. Elle était née à Vallorbe, en 1910, elle avait les yeux bleus tirant sur le gris, les dents petites et blanches, le cou rond, la taille fine. Elle était pudique et réservée, et aimait autant qu’il est possible le paysage suisse qui l’avait vue naître et vivre.

Ses hommes ne l’ont pas ménagée. Elle ne s’en est d’ailleurs jamais plainte. Elle n’a jamais exprimé de regrets, encore moins de rancune. Vivre longtemps aura été la plus belle manière de donner raison à sa mansuétude et de la grandeur à son abnégation. Elle n’a même pas souhaité qu’on l’enterrât, jugeant qu’entretenir sa tombe serait une charge et un tracas inutiles pour son fils et sa fille. Morte ou vivante, elle ne voulait pas être encombrante. Ses cendres ont donc été dispersées au vent, dans le jardin fleuri d’un cimetière, au-dessus du lac Léman. C’était en 2001, Lucienne avait 91 ans et des yeux myosotis.

Son père, le calviniste Alexandre Vallotton, avait la dureté, la rugosité, l’austérité d’une montagne du Jura. Il ne lui a pas enseigné la tendresse, il lui a appris à souffrir en silence. Elle a bien retenu la leçon et l’a appliquée après avoir épousé Pierre Chessex, un proviseur de collège qui lutinait ses jeunes élèves et, en 1942, aurait poussé dans le vide, du haut d’un immeuble, une vieille dame qui en savait trop. A 48 ans, Pierre Chessex, suspendu de ses fonctions, se tira une balle dans la tête, laissant à sa veuve, en guise d’héritage, une longue liste de mensonges, le poids de l’opprobre, le parfum du scandale, des dettes et quelques livres d’étymologie vaudoise. Son fils, Jacques Chessex, ne l’a pas davantage réconfortée.

Que se reproche-t-il, Jacques Chessex, dressant le portrait si attentif et aimant de celle qui, désormais disparue, l’accompagne et l’entoure. Il s’agit d’« un remords d’ingratitude et d’arrogance à son endroit », écrit-il. Un remords inquiet et violent. Il fut un fils prodigue, lointain, indifférent, provocateur, impie. Il s’en veut, il s’accable, se flagelle, se juge décevant et indigne, et, sans feinte pudeur, n’en finit pas de le confesser. A l’oreille de qui ? Peut-être de Dieu. Peut-être des hommes ? Pas à celle de sa mère disparue.

Jacques Chessex a écrit, dès son plus jeune âge et dans les vapeurs de l’alcool, des romans qui ont heurté la pudeur naturelle et la rigueur protestante de sa mère. On y célébrait en effet le sexe des femmes, des pasteurs y étaient dévoyés, on rôdait la nuit dans les cimetières, et on apostrophait Dieu pour le rendre témoin de la déchéance humaine, de la faute originelle des pères.

En 1973, le prix Goncourt ajouta à la célébrité de l’auteur de «l’Ogre» mais aussi à la reconnaissance de ses turpitudes. Même Bernard Pivot proclamait, à la télévision, que les personnages de Jacques étaient de «vieux cochons».

En somme, cette femme discrète jusqu’à la transparence a été la fille d’un despote, l’épouse d’un suicidé et la mère d’un scandaleux. Mais elle n’a jamais affiché sa douleur ni montré l’étendue de la tragédie dont elle avait été la figurante immaculée. A la fin de sa vie, cette mélomane ne supportait plus la musique, qui la faisait pleurer, et elle était devenue aveugle. Peut-être voulait-elle ainsi exprimer qu’elle en avait assez entendu, assez vu, et qu’il était temps de se préparer, enfin, à entrer dans le silence de la nuit éternelle.

Maintenant que Lucienne Chessex, née Vallotton à Vallorbe, en 1910, n’est plus, et qu’elle n’a même pas une sépulture où reposer en paix – après «l’Economie du ciel», celle de la terre –, son fils, âgé de 73 ans, lui offre ce tombeau de papier. Il l’a écrit avec ses regrets et surtout ses remords, c’est un livre plein de larmes, un acte de contrition, un lamento lyrique, poignant. Il se reproche de l’avoir longtemps blessée, ignorée, malmenée, abandonnée. D’avoir toujours cédé à ses noirs penchants, préféré ses plaisirs à ses devoirs, «trahi» sa mère avec des filles et des femmes de tous âges, de toutes conditions. D’avoir, sans en prendre toujours conscience, imité son père, qui excellait dans le mépris et la tromperie. D’en avoir rajouté dans la provocation parce que, justement, l’esprit de sa mère était droit, «sa pensée juste, son élégance de bon goût, sa taille bien prise et son regard pur». Et de ne pas mériter l’amour qu’elle n’a cessé de lui porter et dont témoigne un film vidéo tourné vingt jours avant sa mort.

Jamais Jacques Chessex, ce pieux mécréant, n’a davantage eu la foi que dans ce récit grégorien où le poème gagne sur la prose et la prière finit par l’emporter sur le repentir: «Toi, mon Dieu, si tu as pitié de ta créature, aime ma mère là où elle est. Dieu aime-la. Protège-la. Donne-lui ce que je ne lui ai pas donné.» Mais Dieu ouvre-t-il seulement les livres qu’on lui adresse en recommandé, aussi beaux, humbles et sincères soient-ils?

L’auteur :

Jacques ChessexJacques Chessex, né le 1er mars 1934 à Payerne (canton de Vaud) et mort le 9 octobre 2009 à Yverdon-les-Bains, était un écrivain, poète et peintre suisse de langue française. Il est le seul écrivain suisse ayant reçu le prix Goncourt, mais également le prix Goncourt de la poésie en 2004. Il était le fils de Pierre Chessex, étymologiste, linguiste, directeur d’établissement secondaire et écrivain vaudois.

Jacques Chessex a fait ses études à Fribourg, puis à Lausanne où il entreprend des études de lettres et rédige un mémoire sur Francis Ponge. Il s’oriente ensuite vers l’enseignement du français et du latin, mais écrit dès son plus jeune âge de la poésie. Il publie en 1954 un premier recueil Le Jour proche, bientôt suivi de trois autres volumes Chant de Printemps, Une Voix la Nuit, Batailles dans l’Air.

En 1956, Pierre, son père, se suicide, tragédie que Jacques Chessex ressent comme la coupure décisive de sa vie. Cette mort absurde représente pour lui une blessure jamais cicatrisée. La suite de son œuvre tirera alors l’essentiel de sa dramaturgie et de sa thématique d’un scénario existentiel marqué par le départ subit de ce père sévère, mais aimé.

Lauréat du Prix Goncourt en 1973 pour son roman L’Ogre, l’écrivain occupe alors une position dominante dans la littérature romande. Se plaçant clairement dans une tradition littéraire vaudoise et romande, Jacques Chessex entretient des liens étroits avec Paris (chroniqueur de la Nouvelle Revue française, membre correspondant de l’Académie Goncourt).

Jacques Chessex vivait à Ropraz, dans le Haut Jorat, mais il entretenait des liens étroits avec Paris. Puissant et vulnérable, communiquant sa passion pour Dieu, pour la femme, les livres, la peinture, les paysages, il a introduit tout un jeu de couleurs, parfois légères parfois violentes, dans la littérature francophone contemporaine.

Son succès n’est pas dû seulement à sa magnificence stylistique, mais aussi aux thèmes qu’il traite avec passion et intelligence: la métaphysique, la sexualité, l’amour, les liens filiaux.

Une exposition lui a été consacrée en 2003 à la Bibliothèque nationale suisse à Berne. Intitulée « Il y a moins de mort lorsqu’il y a plus d’art » celle-ci fut constituée de sept parties : les écrits autobiographiques « Autographe », le thème de l’absolu et de la religion « Métaphysique », de la femme et de l’érotisme « Féminaire », l’attachement à la « La Suisse romande » et à « La France », la fascination pour la nature et les animaux « Bestiaire », enfin les textes consacrés aux peintres ou écrits en collaboration avec eux « Peintres ».

Fait chevalier de la Légion d’honneur à Berne, le 18 septembre 2002, Jacques Chessex, également membre du jury du prix Médicis depuis 1996, a reçu en 2003 le grand prix du langage français pour l’ensemble de son œuvre et le grand prix du rayonnement français de l’Académie française.

En 2004, Jacques Chessex a reçu la Bourse Goncourt Poésie attribuée par l’Académie Goncourt et le Grand Prix Jean Giono en 2007

Jacques Chessex meurt subitement des suites d’un malaise cardiaque le 9 octobre 2009 alors qu’il participe à une conférence à la bibliothèque publique d’Yverdon-les-Bains au sujet de l’adaptation théâtrale de son roman la Confession du pasteur Burg, alors qu’il répondait à une personne « qui lui reprochait violemment son soutien à Roman Polanski. » Le fonds d’archives de Jacques Chessex se trouve aux Archives littéraires suisses à Berne.

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