Mankell Henning ♦ Une main encombrante

Une main encombranteQuatre ans après « L’homme inquiet » supposé clôturer la remarquable série d’enquête du commissaire Kurt Wallander, Henning Mankell a accepté d’enrichir un récit publié en Suède il y a quelques années.

Voici donc « Une main encombrante », un 12ème « épisode » inattendu.

Au départ, Mankell écrit cette histoire d’environ 150 pages en 2004 pour un scénario de la série anglaise des Wallander avec Kenneth Branagh (sur la BBC). Il décide alors de remanier le texte et de l’enrichir pour une publication en 2013 en Suède. Ce n’est donc pas « une nouvelle enquête de ce cher commissaire. Cette version se place dans la chronologie des romans juste avant « L’homme inquiet » qui est la dernière aventure de son héros.

Cette Main encombrante intervient juste avant les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer qui le vouait à la retraite dans L’Homme inquiet.

De fait, l’enquête va ressusciter une bonne part de la Suède d’il y a cinquante ans, rappeler le racisme habillé d’indifférence pour les réfugiés baltes ou les gens du voyage qui la traversaient. Elle va aussi pointer certains scandales d’aujourd’hui

C’est l’automne en Scanie 2012 avec son lot de pluie et de vent. Désabusé, Wallander, 54 ans, diabétique, est «au bout du rouleau». Son père, décédé il y a plusieurs années, lui manque. Il aspire à une retraite paisible et rêve d’avoir une maison à la campagne et un chien pour ses vieux jours. Son collègue Martinsson évoque la maison d’un cousin de sa femme et Wallander accepte d’aller la visiter dans l’espoir que le prix demandé ne sera pas au-dessus de ces moyens financiers car elle est située dans une zone résidentielle très prisée en bordure de mer.

Il va donc visiter cette ancienne ferme, s’enthousiasme pour les lieux, pense avoir trouvé son bonheur. Pourtant, lors d’une dernière déambulation dans le jardin à l’abandon, il trébuche sur ce qu’il croit être les débris d’un râteau. Ce sont en fait les os d’une main affleurant le sol, enterrée là depuis bien longtemps et que les mouvements géologiques ont sans doute fait remonter à la surface. Les recherches aboutissent à une découverte encore plus macabre.

Et au lieu d’une maison, Kurt Wallander récolte une enquête. Jusqu’où devra-t-il remonter le temps, et à quel prix, pour identifier cette main ?

Un livre court pour mieux montrer l’essoufflement du commissaire Kurt Wallander; qui doit gérer ses soucis de santé, son diabète, avec les exigences d’une enquête difficile. L’enquête va l’emmener soixante ans en arrière, à la fin de la deuxième guerre mondiale, au moment où des réfugiés affluent sur le territoire suédois.

Une enquête difficile mais qu’il va mener avec sa fille Linda, qui fait son arrivée dans le monde de la police et Stefan, le héros dans « Le Retour du professeur de danse ».

Concis et vif, ce court roman est suivi d’une réflexion de l’auteur sur la genèse et l’évolution de sa série Wallander. L’auteur évoque la genèse de son héros qui trouve sa place parmi ses autres publications, et nous offre ses réflexions sur la manière dont il a fait évoluer son Kurt Wallander, sorte de double de sa personnalité, ainsi que les raisons des thèmes abordés dans ses romans. Mankell explique joliment en fin d’ouvrage pourquoi il ne dérangera plus son Commissaire retraité dans son « pays crépusculaire ».

Romans avec Kurt Wallander :

  • Meurtriers sans visage ((sv) Mördare utan ansikte, 1991 – (édition française 1994)
  • Les Chiens de Riga ((sv) Hundarna i Riga, 1992) – (édition française 2003)
  • La Lionne blanche ((sv) Den vita lejoninnan, 1993) – (édition française 2004)
  • L’Homme qui souriait ((sv) Mannen som log, 1994) – (édition française 2005)
  • Le Guerrier solitaire ((sv) Villospår, 1995) – (édition française 1999)
  • La Cinquième Femme ((sv) Den femte kvinnan, 1996) – (édition française 2000)
  • Les Morts de la Saint-Jean ((sv) Steget efter, 1997) – (édition française 2001)
  • La Muraille invisible ((sv) Brandvägg, 1998) – (édition française 2002)
  • La Faille souterraine et autres enquêtes ((sv) Pyramiden, 1999) – (édition française 2012)
  • – Avant le gel ((sv) Innan frosten, 2002) – (édition française 2005) – Kurt Wallander partage ici le rôle principal avec sa fille Linda.
  • – L’Homme inquiet ((sv)Den orolige mannen, 2009) – (édition française 2010)
  • Une main encombrante ((sv) Handen, 2013) – (édition française 2014)

L’auteur :

Henning MankellHenning Mankell est un auteur suédois né le 3 février 1948 à Härjedalen, province située au centre de la Suède. Très vite abandonné par sa mère, il est élevé par son père, juge d’instance.

Ses premiers rêves : devenir artiste et voyageur. Le premier le mènera à Paris à l’âge de seize ans où il écrit et répare des clarinettes, et le second, quelques années plus tard, en Afrique : D’abord en Guinée Bissau où il tombe amoureux du continent tout entier, puis en Zambie dans les années 70, et enfin à partir de 1985 à Maputo au Mozambique où il dirige la seule troupe de théâtre professionnelle du pays.

Henning Mankell a débuté sa carrière professionnelle comme assistant-metteur en scène à l’âge de dix-sept ans. Passionné de théâtre, il a ensuite dirigé une scène de la province de Scanie.

Auteur d’une quinzaine de livres pour enfants et pour adultes, il est considéré comme l’un des maîtres incontestés du polar suédois. Il est connu internationalement grâce à la série des Wallander qui met en scène un inspecteur du même nom.

Henning Mankell a quitté la Suède il y a longtemps, partageant sa vie entre son pays natal et le Mozambique.

À la fin des années 80, alors que ses séjours africains durent généralement de six à sept mois, il s’absente pendant deux années. Durant cette période, le mur de Berlin est tombé, et lorsqu’il rentre au pays, ça n’est pas seulement un régime qui s’est écroulé en Europe, c’est aussi la société suédoise et son modèle socio-économique si réputé, si envié, qui s’effondre en face de lui.

Ainsi nait donc Kurt Wallander, né du hasard d’un annuaire téléphonique d’Ystad (ville moyenne de Scanie, tout au sud de la Suède) – Son nom a été trouvé au bout d’un doigt posé dans un annuaire téléphonique, et des réflexions d’un écrivain dramaturge, metteur en scène, sur le devenir de ce modèle en passe de disparaitre.

En 1991, il publie « Meurtriers sans Visage » où apparait pour la première fois Kurt Wallander, inspecteur de police dans une ville moyenne du sud de la Suède, dont sa date de naissance est le 30 janvier 1948 (il fête son 43e anniversaire dans Meurtriers sans visage), soit 5 jours avant celle de Henning Mankell, et qui deviendra le personnage récurent de ses romans policiers.

Les épisodes de la série se déroulent tous l’année de leur écriture, ce qui fait que Wallander a le même âge et le même rythme de vieillissement que son auteur.

Ce commissaire désabusé est entouré par une équipe de policiers où chacun possède une personnalité soigneusement décrite. Les meurtres sanglants auxquels Wallander est confronté le plongent au fil des romans dans un état de plus en plus dépressif ; l’aspect psychologique est aussi important pour Henning Mankell que l’intrigue elle-même.

Wallander vit hydroponiquement dans l’espace clos de l’enquête qu’il mène. Il n’a aucune vie sociale, aucune vie intellectuelle (l’auteur abandonne progressivement la seule passion qu’on connaissait à Wallander, à savoir l’opéra). Les relations qu’il entretient avec ses proches (père, fille, femme à éventuellement aimer) sont des pâles et immobiles redites du premier roman. Déçu par son choix de carrière, son père, un artiste peintre anticonformiste, lui refuse la reconnaissance qu’il attend de lui. Lasse de sa dépendance au travail et de son humeur mélancolique, sa femme l’a quitté pour un autre. Ses soirées, il les passe au commissariat, à creuser les affaires qui l’obsèdent, ou chez lui à ruminer son divorce devant la télé, en compagnie d’une bouteille de vin. Seule sa fille Linda parvient à briser sa solitude et à lui rendre foi en l’existence. Psychologiquement, c’est un homme qui fait du surplace, avec une forte tendance à s’apitoyer sur son sort et qui, surtout, peu sûr de lui, semble totalement incapable d’affronter directement la réalité de l’existence. Dans le roman inaugural, Mankell autorisait son héros à picoler plus que de raison pour lui permettre au moins cette confrontation au réel. Par la suite, plus rien… Ni alcool (à l’exception d’une formidable muflée dans La lionne blanche, ni réel… Wallander, quoi qu’il en dise, ne s’épanouit vraiment que dans le vertige de la traque.

Les meurtres sanglants auxquels il est confronté le plongent au fil des romans dans un état de plus en plus dépressif ; l’aspect psychologique est aussi important pour Mankell que l’intrigue elle-même.

Toutes ces aventures se déroulent dans la petite ville d’Ystad, en Scanie, dans le sud de la Suède, même si Wallander se déplace une fois en Lettonie (les Chiens de Riga) et enquête sur un meurtre dont les origines remontent en Afrique du Sud (la Lionne blanche). Le sol du proche Danemark est souvent foulé.

La volonté de Mankell est de toucher ses concitoyens, de leur faire partager ses doutes, ses désillusions, et il choisit pour ce faire le genre policier, miroir de notre société.

Peut-être est-il un nostalgique des années « tendres » lorsqu’il fait dire à Wallander : « Dans mon enfance, la Suède était un pays où les gens reprisaient les chaussettes (…) Puis, soudain, un jour, c’était fini. On a commencé à jeter les chaussettes trouées. Personne ne prenait plus la peine de les raccommoder. Toute la société s’est transformée. »

En but à l’individualisme forcené des années 90 et aux dérives sociétales qui en découlent, Henning Mankell invente un inspecteur profondément humain, diabétique, empêtré dans les contingences matérielles, divorcé mais aimant toujours sa femme, père d’une fille qu’il ne comprend pas et qu’il sent parfois étrangère, fils d’un vieux peintre hurluberlu.

Sa bouée de sauvetage, ce qui l’empêche de sombrer dans la déprime, c’est son métier, ses collègues, ses enquêtes. Mais les violences et les dérives du monde d’aujourd’hui n’épargnent pas Ystad, et Wallander se trouvera au fil des romans confrontés à tous les maux de notre société, avec comme toile de fond les changements intervenus après la chute du mur de Berlin.

Mais Wallander, c’est aussi l’éloge de la lenteur. On est loin de ces romans américains frénétiques où il faut toujours qu’il se passe quelque chose à chaque page. Ses romans sont aux antipodes du polar américain.

Là, le temps s’écoule lentement, et Mankell sait également décrire sa Suède natale, son climat changeant, la violence de ses saisons, et cette tendre mélancolie qui transparait autant dans l’atmosphère que dans le caractère de son héros.

Wallander est avant tout un « humain », désemparé, qui a perdu ses repères, mais aussi rempli de compassion pour les victimes qu’il croise. Il se dégage de lui comme une infinie tristesse, mais c’est aussi peut-être ce qui fait qu’on l’adore.

Cette même année 1991, il a reçu le Prix Nils Holgersson.

En 2007, il préside le jury du Prix du Livre européen qui sera remis cette année-là à Guy Verhofstadt pour son livre Les États-Unis d’Europe.

En 2008 sort « Profondeurs », ouvrage dans lequel l’auteur médite sur le mensonge en entremêlant divers genres et passant ainsi du théâtre au roman policier.

Suit deux ans plus tard, « L’homme inquiet », dans lequel les lecteurs retrouvent Wallander, retraité mais toujours prêt à s’investir dans une nouvelle affaire.

La même année, l’écrivain scandinave participe à l’expédition organisée par des groupes activistes islamistes turcs en faveur de Gaza, qui donna lieu à un abordage israélien qui causa une dizaine de victimes. Une expérience de laquelle il accouche un récit, publié le 5 juin 2010 dans la presse internationale dont Libération, The Guardian (Angleterre), El País (Espagne), Dagbladet (Suède), La Repubblica (Italie) ou The Toronto Star (Canada).

Gendre d’Ingmar Bergman dont il a épousé en secondes noces la fille Eva, il partage sa vie entre l’Afrique (le Mozambique) et la Suède à Särö, à quinze kilomètres au sud de Göteborg au bord de la mer ,en écrivant romans, pièces de théâtre et ouvrages pour la jeunesse et où il dirige une troupe de théâtre depuis 1996 : le Teatro Avenida, seule troupe de théâtre professionnelle du pays, qu’il présente lui-même comme la « passion de sa vie » et où il travaille gratuitement.

Le 29 janvier 2014, il apprend qu’il est touché par un cancer qui a été détecté à la gorge et dans un poumon à un stade avancé. Et il est probable que les métastases aient gagné d’autres parties de son corps Il dit alors :  » J’ai tout de suite décidé d’écrire à propos de cette maladie, parce que c’est finalement une douleur et une souffrance qui affectent beaucoup de gens. Mais je vais écrire avec la perspective de la vie, pas de la mort. ».

L’écrivain est suivi à Göteborg, à Sahlgrenska, le plus grand hôpital d’Europe du Nord. Il a été soigné par chimiothérapie durant tout l’été 2014. Malheureusement cette thérapie a touché gravement les reins. Elle fut donc interrompue pour un moment. Les résultats médicaux ont prouvé qu’elle pouvait être reprise à la rentrée.

En parallèle, il a très vite décidé de consacrer désormais ses chroniques à sa bataille contre le cancer.

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