Irving John ♦ A moi seul, bien des personnages

A moi seulAdolescent, Billy Abbott, né dans l’Amérique corsetée des années 1950, est troublé par ses béguins contre nature pour son beau-père Richard Abbott qui deviendra son (jeune) beau-père et finira par l’adopter, ses camarades de classe dont l’arrogant Kittredge, et pour des femmes adultes aux petits seins juvéniles. Plus tard, il assumera son statut de suspect sexuel, et sa vie entière sera marquée par des amours inassouvies pour les hommes, les femmes et ceux ou celles qu’on appellera bientôt transgenres.

Nous voici à la Favorite River Academy (First Sister, Vermont), établissement de garçons avec internat où vivent élèves et professeurs, dans les années 50. L’établissement n’étant pas mixte, des hommes ou jeunes garçons doivent jouer les rôles féminins, et c’est donc sur scène que Billy donnera le meilleur de lui-même. Comme son grand-père Harry qui brûle les planches dès qu’il s’habille en femme.

Notre narrateur, âgé de soixante-dix ans au moment de l’écriture, est pour l’instant un adolescent en pleine exploration de son moi profond. William est sujet à des troubles du langage ciblés sur des substantifs anxiogènes ainsi qu’à des « béguins » pour des personnes très diverses. Il vit à l’internat avec sa mère, Mary, une « accidentée de la vie »,  torturée par d’inavouables traumatismes et attirée par les très jeunes hommes, et Richard son beau-père, professeur séduisant, en dépit de son absence d’orteils au pied gauche consécutive à un accident de tondeuse à gazon. Le mystérieux géniteur de notre jeune héros, père absent mi-discrédité mi- idéalisé, n’était pour sa part « pas vraiment chaud pour convoler ».

Du théâtre amateur de son enfance jusqu’au bar hot où se joue la révélation finale, en passant par la bibliothèque où la sculpturale Miss Frost l’initie tout d’abord à la littérature, le narrateur s’efforce de trouver un sens à sa vie sans rien nous cacher de ses frasques, de ses doutes et de son engagement pour la tolérance, pour la liberté de toutes les altérités.

John Irving traite ici du désir, du secret, de l’identité sexuelle. « À moi seul bien des personnages » est une histoire d’amour inassouvi – une histoire tourmentée, drôle et touchante – et une approche passionnée des sexualités différentes. Livre le plus politique de John Irving depuis « L’Œuvre de Dieu, la part du Diable » et « Une Prière pour Owen », « À moi seul bien des personnages » est un hommage poignant aux ami(e)s et amant(e)s de Billy – personnages de théâtre défiant les catégories et les conventions. Enfin et surtout, « À moi seul bien des personnages » est la représentation intime et inoubliable de la solitude d’un homme bisexuel qui s’efforce de devenir «quelqu’un de bien».

Irving nous enchante avec cette formidable chronique de la seconde moitié du vingtième siècle américain, du grand renfermement puritain face à la libération sexuelle et à la guerre du Viet Nam, sans oublier l’évocation de l’épidémie de sida et ses ravages ainsi que l’effarant silence des gouvernants (Reagan). Mais toujours de l’humour, beaucoup d’humour, arraché à la tristesse et la mélancolie.

 

Traduit par Josée Kamoun, Olivier Grenot :

Josée Kamoun, de nationalité française, agrégée d’anglais, docteur ès lettres, lauréate du prix Grevisse en 1987, a traduit plus d’une trentaine d’ouvrages dont de nombreux romans de John Irving, Philip Roth et Jonathan Coe, ainsi que le rouleau original de Sur la route, de Jack Kerouac.

Après une carrière dans la communication, où il a été tour à tour concepteur-rédacteur, scénariste-réalisateur et traducteur, Olivier Grenot consacre désormais l’essentiel de son activité à la traduction littéraire. À moi seul bien des personnages est sa deuxième co_traduction avec Josée Kamoun pour les Éditions du Seuil.

 

L’auteur :

John Irving1John Irving, né John Wallace Blunt est né le 2 mars 1942 à Exeter (New Hampshire), dans des circonstances qui ont depuis alimenté les thèmes et l’action de plusieurs de ses romans : sa mère Helen, une descendante des Winslow, l’une des plus anciennes et plus distinguées familles de Nouvelle-Angleterre, l’a mis au monde hors des liens du mariage, en refusant de dévoiler l’identité du père de l’enfant. Il vit chez sa grand-mère jusqu’à l’âge de 7ans, moment où sa mère s’est mariée avec Colin F. Irving, professeur d’histoire russe à la prestigieuse Phillips Exeter Academy. John Winslow devint alors John Irving, prenant le nom de son père adoptif. Il passe le début de son adolescence dans le logement de fonction de son beau-père. Jusqu’au milieu du XXe siècle, il ne chercha jamais à découvrir l’identité de son père biologique : « J’avais déjà un père », disait-il. Il apprit beaucoup plus tard, à 60 ans, le nom de son géniteur, John Blunt Sr., alors que celui-ci était déjà mort. Le fait de n’avoir pas connu son père a été à l’origine de l’un de ses romans « Je te retrouverai », et a marqué beaucoup de ses œuvres, les femmes y élevant souvent leurs enfants seules. Étant né durant la seconde guerre mondiale, les blessés de guerre sont souvent présents dans ses livres comme en témoigne L’Œuvre de Dieu, la part du Diable.

John Irving fit ses études à Exeter, où il fut un étudiant médiocre, à cause d’une dyslexie alors non diagnostiquée, mais un lutteur exceptionnel car, passionné de lutte, il choisit son université surtout en fonction de son équipe et de son entraîneur dans ce sport. L’émancipation des femmes, la lutte et la vie universitaire en Nouvelle-Angleterre occupent une place importante dans ses romans, en particulier dans « Le Monde selon Garp » et « Une Prière pour Owen ». Le cadre principal de ces deux romans est celui de la Phillips Exeter Academy.

Pendant ses études à Exeter, John Irving fut conseillé par Frederick Buechner, romancier et célèbre théologien presbytérien et George Bennett, professeur de littérature, qui plus tard l’aidèrent à accéder au Iowa Writers’ Workshop (Atelier des écrivains de l’Iowa), le plus prestigieux des programmes de diplômés en littérature américains, à l’époque le seul du genre. John Irving étudia brièvement à l’Université de Pittsburgh et obtint finalement son diplôme de l’Université du New Hampshire. Dans l’Iowa, John Irving étudia au côté des futurs romanciers Gail Godwin, John Casey, and Donald Hendrie, Jr., entre autres. Il fut alors conseillé par Kurt Vonnegut, Jr.

En 1963, à 21 ans ; il obtient une bourse pour aller étudier à l’étranger et c’est à Vienne en Autriche que John Irving rencontra sa première femme Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils se marièrent un an plus tard, après que Shyla fut tombée enceinte. Ils vivront ensemble une quinzaine d’années et auront 2 garçons, Colin (1965) et Brendam (1969) qui deviendront des champions de lutte, avant de divorcer au milieu des années 80. John Irving se remarie alors avec son agent Janet Turnbull, avec laquelle il aura un troisième fils, Everett.

La carrière de John Irving démarra à l’âge de 26 ans avec la publication de son premier roman, « Liberté pour les ours ! ». Le livre fut relativement bien accueilli par la critique mais ne fut pas un succès d’édition. Ses deuxième et troisième romans « L’Épopée du buveur d’eau » et « Un Mariage poids moyen » furent accueillis de la même manière. Frustré par le manque de promotion de ses romans assuré par sa première maison d’édition Random House, il choisit d’offrir son quatrième roman « Le Monde selon Garp », partiellement autobiographique, (1978) à Dutton Books qui lui promet un effort marketing plus important. Le roman fut un best-seller international et un phénomène culturel. Il fut plus tard porté à l’écran par George Roy Hill dans un film mettant en scène Robin Williams dans le rôle de Garp et Glenn Close dans celui de sa mère. John Irving y fait une brève apparition lors de l’un des matchs de lutte universitaire de Garp.

Garp transforma John Irving, obscur écrivain universitaire, en un romancier connu de tous, garantissant un best-seller pour toutes ses publications ultérieures. Garp fut suivi de » L’hôtel New Hampshire » (1981) qui fut relativement mal accueilli par la critique. Comme pour Garp, un film en fut rapidement adapté, réalisé par Tony Richardson avec à l’affiche Jodie Foster, Rob Lowe, et Beau Bridges.

En 1985, il publia « L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable », une épopée surprenante, centrée sur un orphelinat du Maine. Le roman explore sans détour le sujet controversé de l’avortement et est certainement le meilleur exemple de l’influence de Charles Dickens sur l’œuvre de John Irving. Il poursuit en 1989 avec « Une Prière pour Owen », une autre épopée d’une famille de la Nouvelle-Angleterre autour du thème de la dévotion.

Encore une fois, l’action prend place dans un pensionnat de Nouvelle-Angleterre, John Irving puisant son inspiration pour ses personnages dans ses influences habituelles, notamment « Le Tambour » de Günter Grass, « La Lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne, et dans l’œuvre de Dickens. Pour la première fois, John Irving s’intéresse aux conséquences de la Guerre du Viêt Nam – particulièrement à la conscription, John Irving ayant échappé à l’appel pour le Viêt Nam à la suite de la naissance de son premier fils. Owen Meany devient la meilleure vente de John Irving depuis Garp, et est aujourd’hui fréquemment présent dans les listes de lecture des étudiants américains.

John Irving revient chez Random House pour son livre suivant « Un enfant de la balle » (1994). Sans doute son livre le plus compliqué et difficile, qui lui vaut le rejet de la critique mais un nouveau succès d’édition, comme le sera « La quatrième main », publié en 2001. Entre ces deux romans, « Une veuve de papier » (1998) sera beaucoup mieux accueilli par la critique. Son roman « Until I Find You » a été publié en juillet 2005. Il a été traduit en français sous le titre « Je te retrouverai ».

En juin 2005, The New York Times publia un article qui révèle que son dernier roman contient deux éléments de sa vie personnelle qu’il n’avait pas révélés jusque là : un abus sexuel, commis à l’âge de 11 ans par une femme plus âgée, et l’arrivée récente dans sa vie de son père biologique.

En 1999, après presque dix ans d’écriture, le scénario de John Irving pour « L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable » aboutit à un film réalisé par Lasse Hallström et mettant en scène Michael Caine, Tobey Maguire, Charlize Theron, et Delroy Lindo. John Irving y fait également une apparition dans le rôle d’un chef de gare. En 2004, « Une veuve de papier » a été porté à l’écran sous le nom Lignes de vie (The Door in the Floor), avec Jeff Bridges et Kim Basinger.

La publication du « Monde selon Garp » ayant assuré sa fortune personnelle, John Irving a pu se concentrer uniquement à l’écriture de ses fictions comme à une vocation, acceptant de temps à autre des postes d’enseignement et de lutteur à travers l’équipe universitaire de son fils. En plus de ses romans, il a également publié « Trying to Save Piggy Sneed » (1993), un recueil comprenant une brève biographie et quelques nouvelles non publiées et « Mon cinéma » (2003), son compte-rendu du long processus menant à l’élaboration du scénario de « L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable ».

En 2009, il publie « Dernière nuit à Twisted River ». Il y raconte l’histoire difficile d’une relation entre un père et son fils tout au long de plus d’un demi siècle de vie, une vue émaillée par les tourments, l’aventure, et la violence.

En 2012, il publie « À moi seul bien des personnages », son treizième roman et roman sur l’identité sexuelle.

Aujourd’hui, il partage son temps entre ses résidences dans le Vermont, à Toronto, et New York.

Un certain nombre de thèmes récurrents traversent l’œuvre de Irving, parmi lesquels la Nouvelle-Angleterre, les prostituées, la lutte, Vienne, l’Iowa, les ours, les accidents mortels ou les relations sexuelles entre adolescents et femmes plus âgées. Il n’est pas rare que l’un des (ou les) parents d’un des personnages principaux soit absent ou inconnu ou encore que l’un des personnages principaux travaille dans l’industrie du cinéma d’une manière ou d’une autre. Il est question de parties du corps sectionnées dans plusieurs romans (langue, doigt, pénis, autres). Plusieurs romans ont un personnage qui est écrivain.

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