Oksanen Sofi ♦ Purge

Le roman fait l’aller-retour entre le temps des polices politiques et celui des mafias.

Sofi Oksanen a connu les deux. Jeune Finlandaise d’origine estonienne, elle a entendu ce que les bourgeois de Helsinki disaient de Tallinn, cette ville morte devenue ville-bordel après la chute de l’URSS. Plus jeune, elle passait ses étés dans le kolkhoze de ses grands-parents, écoutait les vieux raconter à voix basse les faits d’armes des «Frères de la forêt», les héros de la résistance nationale.

Son grand-père résista aux Soviétiques, son grand-oncle collabora. Le genre d’histoires qu’on enterre dans le jardin, mais qui font gondoler la nappe pendant les pique-niques en famille.

« Purge » est principalement architecturé autour des histoires de deux femmes, Zara et Aliide. La première, Zara, a quitté Vladivostok peu après la chute de l’URSS et, attirée par la perspective de gagner de l’argent à l’Ouest, s’est laissée entraîner, à Berlin, dans le trafic de femmes et la prostitution. Aliide, la seconde, de deux générations plus âgée, a été surprise en train de cueillir des champignons peu après la seconde guerre mondiale, accusée d’apporter « de la nourriture à des bandits », violée par « un homme aux bottes de cuir chromé », et jetée dans un fossé.

Aliide a vécu la seconde guerre, elle s’est amourachée de Hans. Elle a connu l’occupation soviétique, puis celle qui devait durer mille ans, l’allemande, ensuite le retour aux soviets, avec ce communisme qui ne peut être que dictatorial, jusqu’en 1991. Aliide a eu une fonction trouble dans ce chaos, qui apparaitra peu à peu. Les années sombres ne sont pas derrière. Aliide n’a pas la conscience tranquille. Elle s’est réfugiée dans une vieille bâtisse en Estonie.

Zara veut être libre. Elle veut échapper à son logement communautaire insalubre – même aux normes russes de l’époque. Battue, brimée, elle s’est laissée influencer en 1991 par Oksanken, une amie qui a « réussi » Celle-ci va convaincre Zara que tout est rose à l’ouest. C’est le moment d’en profiter, les portes s’ouvrent. Merci Gorbatchev.

Mais à l’ouest le diable rôde. Si les hommes du régime ne sont pas tendres, les souteneurs des filières européennes ne le sont pas non plus. Les hommes justement… les voilà, les mécréants de tout poil. L’homme dans ce livre, qu’il soit estonien, russe, allemand ou finlandais… est la tête de turc. La femme subit toutes les violences.

 

Nous sommes en 1992 en Estonie. L’Union Soviétique n’existe plus et les russes quittent le pays qu’ils occupent depuis 1940. Au fin fond de la campagne la vieille Aliide qui a connu l’occupation nazie avant celle des russes, se cache dans sa vieille ferme déglinguée. Elle a peur des pillages. Un matin, elle découvre Zara échouée dans sa cour, en piteux état. Elle est louche, cette pauvresse mal fagotée à l’abord peu sympathique, d’autant plus louche aux yeux de cette vieille femme recluse et pas bien dans sa tête. Elle hésite à héberger cette jeune fille cabossée et bizarrement vêtue mais finalement elle l’accueille, la nourrit, l’écoute puis décide de la protéger. Zara fuit un homme et son horrible réseau de trafic de femmes. Aliide et Zara vont petit à petit s’apprivoiser, Aliide va finir par confier à Zara le douloureux secret qui la ronge  depuis l’occupation allemande. Elle a aimé un homme, Hans, un résistant… Quarante ans plus tard, elle décide d’aider Zara dans son combat pour la liberté, quelque soit le prix à payer.

Commence alors un huis clos, une découverte de l’autre… Zara elle a eu le rôle presque inverse d’Aliide.

Remarquable face à face de femmes de deux générations et deux cultures différentes habitées par le même courage, la même force de caractère et la même capacité à entrer en résistance. Bouleversant témoignage sur la violence faite aux femmes en Estonie sous le joug nazi puis soviétique.

Dans la suite du roman, il sera question de jalousie entre sœurs, de collaboration pendant la guerre, d’amour caché, d’une photo recouverte de pelures d’oignon, de dénonciations arbitraires, d’ennemis du peuple, d’arrestations, de secret de famille – ne soyons pas trop précis, la qualité du suspense tient justement à la lente distillation des informations…

 

Un premier roman qui, en septembre dernier, a marqué la rentrée littéraire française et qui a décroché le prix Fnac 2010 puis le Femina étranger 2010, avant d’être élu par la rédaction de Lire meilleure découverte de l’année 2010.

 

L’auteur :

  Sofi Oksanen est une écrivaine finlandaise, née à Jyväskylä, capitale du centre de la Finlande au cœur de la région des lacs, à 270 km au nord d’Helsinki, le 7 janvier 1977(1977-01-07) (34 ans) de père finlandais et de mère estonienne.

 Elle a passé sa jeunesse à Jyväskylä auprès de son père, électricien, et de sa mère ingénieur qui a grandi en Estonie durant l’occupation soviétique avant d’émigrer en Finlande en 1970.

 Avant de se consacrer à l’écriture, Sofi Oksanen étudie la littérature à l’Université de Jyväskylä et à l’Université d’Helsinki, ainsi que la dramaturgie à l’Académie de Théâtre d’Helsinki.

 Après ses études, elle a publié son premier roman, « les Vaches de Staline », en 2003.

 Elle a ensuite signé ce roman au titre emblématique, Puhdistus (Purge) qui était à l’origine, une pièce et qui a reçu de nombreux prix en Finlande et en France, dans lequel elle raconte une histoire tragique : celle de la fragile Estonie, la terre natale de sa mère, une nation occupée par les troupes allemandes durant la Seconde Guerre mondiale, puis victime d’une autre tyrannie pendant près d’un demi-siècle, sous le joug communiste, jusqu’à l’aube des années 1990. 

 Sofi Oksanen est inclassable. Elle est probablement la seule écrivain contemporaine à avoir l’allure d’un rasta gothique. C’est une féministe version néo-punk. Elle refuse la transparence Peut-être pour l’égayer, Oksanen décide assez jeune de se teindre les cheveux avec des couleurs que les vieux staliniens trouvent déviantes. Après avoir accompagnée son père en Estonie, où il pilotait la construction de complexes hôteliers pour des promoteurs russes, elle entreprend en Finlande des études de théâtre et devient auteur dramatique.

Avec sa tendance au gothique fluorescent, elle campe une sorte de Lisbeth Salander, la punk éthique de «Millenium».

Mi-divinité gothique, mi-fée Carabosse, Sofi Oksanen a la bouche fardée de mauve, les mains peintes au henné et la tête encadrée d’immenses dread-locks roses et noires dégringolant jusque sur ses reins. Souvent présentée comme une féministe gothique revendiquant sa bisexualité, la jeune femme qui vit à Helsinki, est avant tout un chantre du multiculturalisme. Sa double origine finno-estonienne n’y est évidemment pas étrangère. L’association finlandaise Seta qui milite pour la promotion des minorités sexuelles et de la parité entre les sexes l’a récompensée pour son engagement.

Mais l’ancienne étudiante en dramaturgie est d’abord une humaniste dont les textes ne trahissent en rien sa lutte pour les Droits de l’Homme. Sous ses fines lunettes et ses dreadlocks pourpres ou bleu roi, son extravagance au rouge à lèvre généreux s’efface pour rendre efficace une pensée qui tord le coup aux systèmes archaïques.

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