Fottorino Eric ♦ Questions à mon père

Un an après avoir payé sa dette à son père adoptif, l’écrivain et directeur du « Monde » Eric Fottorino interroge son père biologique, juif marocain

Désormais, ses deux pères font la paire. Il aura donc fallu un demi-siècle à Eric Fottorino pour accepter de les aimer ensemble : pour mesurer enfin la chance d’avoir hérité à la fois de la Tunisie et du Maroc.

Pour considérer que c’était un privilège inouï, et non une malédiction, d’être deux fois fils. Celui d’un homme qui n’était pas son père, mais qu’il appelait Papa, et celui d’un père qu’il ne connaissait pas, et qui s’appelait Maman.

Le premier, Michel Fottorino, s’est suicidé en se tirant une balle dans la bouche, le 11 mars 2008, sur un parking de La Rochelle. Au petit Eric Chabrerie, fils unique de l’infirmière bordelaise qu’il venait d’épouser, ce kinésithérapeute d’origine tunisienne avait donné son nom. Et son amour. Tout ce que sa fin tragique contrariait, il le lui avait enseigné : le goût de vivre, la passion du vélo, l’art de lutter, de ne jamais abdiquer. Pour exprimer sa gratitude, Eric Fottorino écrivit, l’an passé, un beau livre murmurant, « l’Homme qui m’aimait tout bas ».

Le second, Maurice Maman, âgé de 74 ans, souffre aujourd’hui d’une tumeur qui lui dévore le dos et l’empêche de se déplacer. Accoucheur d’origine marocaine et juive, il faisait ses études de gynécologie lorsqu’il rencontra Monique Chabrerie. Mais la famille ultra-catholique s’opposa à leur union et répudia la fille-mère, qui mit seule au monde, à Nice, leur enfant, le 26 août 1960.

Eric a grandi en vouant une affection débordante à son père adoptif et en éprouvant une détestation encombrante pour son père biologique. C’est qu’il croyait avoir été abandonné. Il ignorait ce que Maurice avait enduré au prétexte qu’il était étranger et juif. Et que l’opprobre des bien-pensants allait toujours le poursuivre : « Etre juif, confie le vieil obstétricien, c’est avoir peur.» Son fils avait 17 ans lorsqu’il le rencontra pour la première fois. Ce jour-là, le docteur Maman l’ausculta dans son cabinet médical et lui trouva « des jambes marocaines », avec lesquelles l’adolescent s’enfuit sans se retourner. Il continua encore longtemps de nourrir à l’égard de son géniteur un obscur et tenace ressentiment.

 

Maurice Maman et Eric Fottorino

Avant qu’il ne soit trop tard, Eric Fottorino a décidé de renouer avec son père. On pense au mot de Stendhal, au seuil de la « Vie de Henry Brulard » : « Je vais avoir 50 ans, il serait bien temps de me connaître.» Et pour se connaître, il doit reconnaître ce qu’il doit à Maurice, fils de Mardochée, petit-fils de Yahya, juif berbère analphabète. Grâce au courrier électronique, et aux réponses précises de Maurice, Eric découvre sa fabuleuse généalogie en même temps que le courage de son père, admirable accoucheur qui dut affronter, à Rabat comme à Toulouse, un antisémitisme même pas dissimulé.

 

Ce récit brûlant, poignant, chahuté, est écrit à mesure que l’enquête progresse, jour après jour, vers le mellah de Fès. Aux mails de Maurice, que ses parents destinaient au rabbinat, s’ajoutent des poèmes d’Eric, dont on voulait faire autrefois un curé. La famille s’en mêle, ajoute des documents et des preuves. Le temps presse : le père est épuisé et son fils, qui l’aime tout haut, fiévreux. C’est une course contre la montre dans la montée des origines. Au sommet, il y a la paix.

Longtemps je me suis interdit d’aimer deux pères à la fois.

Michel, celui qui m’adopta à l’âge de dix ans, me donna son nom de Méditerranée, son temps infini, une affection aussi discrète que démesurée. En aimer un autre eût été à mes yeux une trahison. Pourtant j’avais bien sûr un père naturel, un père biologique : Maurice Maman, médecin accoucheur. Juif du Maroc, dont j’ai cru pouvoir nier l’existence après l’avoir vu à ma demande, l’année de mes dix-sept ans.

Michel et Maurice se sont rencontrés une fois, le jour de mon mariage. Puis Michel s’est donné la mort le 11 mars 2008, comme je l’ai raconté dans L’homme qui m’aimait tout bas. Le moment était venu de me retourner vers mon  » vrai père « , Maurice Maman. d’autant qu’une maladie orpheline menaçait de l’emporter à tout instant. Au fil de nos conversations, je suis remonté à l’oasis du Tafilalet, au sud du Maroc, source de nos origines.

J’ai découvert le visage de ses parents disparus. Mardochée et Fréha. Et aussi la dignité dont il fit preuve comme Juif tout au long de sa vie, au Maroc et en France. Pour étrange que cela paraisse, c’est parfois le rôle d’un fils de reconnaître son père.  » Comme on peut aimer deux enfants, on peut aimer deux pères « . m’a écrit Maurice. A présent je le sais.

 

L’auteur :

Éric Fottorino est né le 26 août 1960 à Nice (Alpes-Maritimes). Il est le fils d’une infirmière, Monique Chabrerie, enceinte à 16 ans d’un juif marocain qui s’appelle Maurice maman, qui est étudiant en gynécologie qu’elle ne pourra pas épouser. La famille ultra-catholique de sa mère, Monique Charbrerie, s’oppose au mariage. Ce n’est que des années plus tard, qu’il parviendra à reprendre contact avec son père biologique.

 Elle épousera plus tard un kinésithérapeute, Michel Fottorino, qui donnera son nom au petit Eric Bruno, âgé de 9 ans.

 Il passe son enfance à Bordeaux et suit ses études à La Rochelle, d’abord au Lycée Fénelon puis à Faculté de Droit d’où il sort avec une Licence, envisageant un temps de s’engager dans une carrière d’avocat ou de magistrat.

 Après La Rochelle, Éric Fottorino intègre l’Institut d’Études Politiques (IEP) de Paris et s’intéresse dès lors au journalisme.

 En 1981, il envoie au journal Le Monde une tribune sur l’article 16 de la Constitution qui sera aussitôt publiée.

 En 1984, après des études à la faculté de droit de l’Université de La Rochelle puis à l’Institut d’études politiques de Paris,il commence à travailler comme journaliste pigiste pour Libération puis à La Tribune de l’Économie (1984-85). En 1986 il entre au Monde où il effectuera dès lors toute sa carrière.

 Au sein du quotidien du soir, Eric Fottorino est d’abord journaliste spécialisé sur les matières premières et le continent africain tout en étant parallèlement Chargé de conférences à l’IEP de Paris de 1992 à 1995. Il devient Grand reporter (1995-1997), Rédacteur en chef (1998-2003) puis Chroniqueur (2003-06). En 2005 il est chargé de préparer la nouvelle formule du quotidien puis est nommé Directeur de la rédaction en mars 2006, remplaçant à ce poste Edwy Plenel qui a démissionné du journal.

  En juin 2007, suite à l’éviction de Jean-Marie Colombani après un vote négatif de la Société des rédacteurs, Eric Fottorino est élu Directeur du Monde. En raison de désaccords d’ordre financier avec la Société des rédacteurs, il annonce le 19 décembre 2007 sa démission, en compagnie de Pierre Jeantet et Bruno Patino, mais revient finalement sur sa décision.

Il décide de se porter candidat au poste de président du directoire du groupe La Vie-Le Monde, occupé jusqu’alors par Pierre Jeantet, et est élu à l’unanimité le 25 janvier 2008 par les membres du Conseil de surveillance.

Éric Fottorino est aussi l’auteur d’une oeuvre de romancier commencée dès 1991 avec le très autobiographique Rochelle.

Outre quelques essais (Le Festin de la terre 1988, Prix du meilleur livre d’économie, La France en friches, 1989), il a publié une dizaine de romans. Citons notamment Coeur d’Afrique (1997, prix Amerigo Vespucci), Nordeste (1999), Un territoire fragile (2000, prix Europe 1 et prix des Bibliothécaires), Je pars demain (2001, prix Louis Nucera), Caresse de rouge (2004, prix François Mauriac de l’Académie française 2004), Korsakov (2004, Prix du roman de France Télévisions 2004, Prix des libraires et prix Nice Baie des anges 2005) et Baisers de cinéma (2007, prix Femina 2007).

Eric Fottorino est passionné de cyclisme depuis son adolescence. Il a pratiqué ce sport pendant toute son adolescence et l’abandonne à l’âge de dix-neuf ans, écoeuré par l’attitude de certains coureurs.

En 2001, il s’est engagé dans la course pour le Grand Prix du Midi libre, publiant chaque soir dans Le Monde un compte-rendu de l’étape du jour. Il relate cette expérience dans Je pars demain. Il a également publié un Petit éloge de la bicyclette (2007).

Artisan de la nouvelle formule du Monde fin 2005, il remplace Edwy Plenel à la tête de la rédaction en 2006 puis est promu directeur du quotidien après le départ de Jean-Marie Colombani en 2007. La même année, il publie un nouveau roman, ‘Baisers de cinéma’.

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